triangleofsadnessweb4-860x400

Si un film doit être "comme un caillou dans une chaussure", comme l'a dit Pasolini, alors nous vous conseillerons ardemment Sans Filtre, un machin très provocateur, frontalement insolent, et qui visiblement trouve encore aujourd'hui, dans notre époque cynique où tout a été fait et vu et disséqué, des moyens de faire pousser des cris d'orfraie aux critiques et faire se pâmer les tenants du bon goût. Il n'y a pourtant pas de quoi fouetter un chat pour qui a suivi l'histoire du cinéma de provocation depuis ses débuts : il y a du Vigo, du Buñuel, du Pasolini, du von Trier en Ruben Östlund, et si ses moyens de choquer sont efficaces, on n'y trouve rien de plus qu'une tradition de l'insolence qu'on trouve depuis toujours (et qui choque depuis toujours). Ici, c'est à coups de dialogues malaisants, de vomi, de merde, de lutte des classes, de marxisme brandi en étendard, qu'on pratique la chose. Et le moins qu'on puisse dire est qu'on se marre comme des bienheureux à voir ainsi la classe bourgeoise patauger dans les sécrétions ou se remettre en cause sous les coups de butoir des dominés. Sans Filtre est une comédie pétaradante avant tout, et très réussie : depuis cette première scène (un défilé de mannequins ridicules, tous les étendards du wokisme bien en place), jusqu'à la fin (une résolution improbable et aussi dérangeante que le reste), on se marre devant les trouvailles d'un scénario qui nous fait faire le grand huit entre grosse farce qui tâche, pamphlet politique, étude acérée des mœurs sociales, et simple comédie de couple. Une comédie Palme d'Or ? C'est assez rare pour qu'on applaudisse le jury du festival, qui a su regarder le film avec une saine simplicité.

thumb_947A559D-7098-4769-89CF-C39CA1285BF7

Un triangle, comme l'indique le titre original : le film est découpé en trois parties très différentes. La première, très "The Square", est consacrée au couple. On y retrouve le goût de Östlund pour les situations borderline, pour les dialogues absurdes sur des détails qui deviennent de très longues scènes malaisantes. Ici, c'est une note de restaurant qui va fissurer la surface lisse d'un petit couple bien propre sur lui de mannequins de papier glacé. Le gars va jusqu'au bout du bout de la situation, allant de plus en plus loin dans l'exagération, poussant jusqu'à sa limite la vacuité de ce qui est dit. C'est la partie la plus courte et la plus "sage", mais on sent déjà dans ces quelques longues scènes, le vernis se craqueler dans le portrait tout ripoliné d'une aristocratie fière d'elle. Östlund met ces dialogues en scène de façon géniale et inventive (le coup de l'ascenseur, il fallait y penser...), les lumières et la photo sont magnifiques et dévoilent avec finesse les zones d'ombre, les acteurs (notamment ce Harris Dickinson) sont exemplaires : on rentre dans le film par une porte dorée.

woody-harrelson-triangle-of-sadness-01-700x400-1

Changement de décor brusque pour la deuxième partie, la plus réussie, celle consacrée à la société : nous voilà sur un yacht de luxe, symbole du monde dans son entier, dans une croisière où se retrouvent les nantis de la terre (du marchand d'armes au couple venu soigner madame de son AVC : Östlund n'aime rien tant que se foutre de la gueule des handicapés, ce qui me le rend éminemment sympathique. On se souvient du mec qui avait le syndrome de Tourette dans The Square, ici c'est une dame qui ne sait plus que prononcer une phrase en allemand (que j'ai oubliée) et qui la fait entendre dans les moments les plus incongrus), sous l’œil soumis du personnel et des machinistes du bateau. Le film va opérer une dissection des petites vanités de la classe dominante, à l'occasion là aussi de longues scènes de gêne (la bourgeoise qui veut convaincre l'hôtesse de se baigner avec elle) mais surtout d'une séquence vraiment hallucinante, où chacun dégobille, chie, perd les pédales, devant le regard goguenard d'un capitaine marxiste et d'un capitaliste complètement beurrés. La mise en scène du chaos est formidablement gérée par un Östlund qui sort ici sa panoplie de collégien provocateur pour fustiger avec une violence frontale et un cynisme total ceux qui dirigent le monde. On pense bien sûr à La grande Bouffe, mais il y a en plus ce ton punk-riche qui marque des points. Entre dégoût et franche rigolade, on passe cette deuxième partie la banane aux lèvres, épaté par l'absence de filtre d'Östlund, et par sa mise en scène d'une suprême élégance pour filmer des gens qui gerbent. On touche au très grand ici.

frgnghdf

3ème partie : le groupe. Rescapés du naufrage du bateau, une poignée de survivants tente de s'organiser. Se contentant dans un premier temps de reproduire les modèles de domination d'avant, ils vont se retrouver face à un os : la préposée aux toilettes du bateau se change en chef de groupe et va exercer sur ces gens les mêmes inégalités qu'elle a dû subir toute sa vie : partage inéquitable de la bouffe, autorité tous azimuts, droit de cuissage. Le film rattrape étrangement le grand Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été de Lina Wertmüller : même charge, même audace, même discours. Bon, c'est vrai que cette partie-là est beaucoup trop longue, se perd dans des scènes inutiles, use de répétions qui finissent par l'alourdir. Mais elle montre une autre façon de dire la même chose (les dominants sont des empaffés, les dominés n'attendent que de prendre leur place pour faire pareil), et le fait dans un ton excellent. Impossible de savoir ce que Östlund va inventer dans la scène suivante, on est sans arrêt surpris de l'imagination du bougre, et on le sent jubiler de nous voir ainsi secoués façon shaker. Au final, on sort de ce film agité et éprouvant lessivé mais heureux, convaincu une fois de plus de la grandeur de ce cinéaste qui sait ne prendre aucune pincette pour clamer ce qu'il a sur le cœur. Grand moment. (Gols 06/10/22)

Triangle-of-Sadness-Still-1


 

vlcsnap-2022-12-13-09h14m07s919

L'ami Gols a dit l'essentiel quant à ce film farcesque où les effets, s'ils sont grossis, ne le sont pas plus scandaleusement que la domination des nantis sur les sans-dents dans notre bien belle société actuelle... Un discours sur le sexisme (l'égalité entre les femmes et les hommes vue cette fois-ci par les hommes...) qui fait littéralement exploser ce couple de l'intérieur (avec ce mannequin, tout fier, avec ses grands principes égalitaires et dont le discours évoluera quelque peu dans la dernière partie...), une petite balade en bateau entre friqués qui tourne au cauchemar titanesque (que devient la dignité quand on se vomit des litres de liquide orange sur soi et quand la merde, débordant des toilettes, finit par tout recouvrir ? L'argent et les grands airs sont finalement peu de chose) et une ultime étape sur une île déserte où, dans le pragmatisme, Marx tient enfin sa revanche. Tout est bon dans le cochon et pour critiquer cette bourgeoisie décadente, des influenceurs à la con aux patrons d'entreprise sans scrupules. Östlund montre en effet qu'il est aussi à l'aise pour enferrer son histoire dans des dialogues qui tournent en boucle et qui mènent tout droit son sage petit couple vers l'enfer, pour dynamiter son récit avec de l'action pure et avec ce bateau chaplinesque qui tangue et qui fout le mal de mer à tout l'équipage pendant que le Capitaine du bateau et ce richard à la con s'affrontent à grands coups de citations politisées, ou encore pour verser dans l'absurde brute avec cette situation bunuellienne de bourgeois perdus dans un décors de rêve où chacun (à l'exception de la femme de ménage philippinos qui tient enfin sa revanche) va se retrouver réduit à presque rien, à sa basse condition terrestre. C'est excessif, oui, ça tâche plus souvent qu'à son tour, ça dézingue du riche façon bazooka, mais dans ce monde qui part en quenouille, j'aurais tendance comme mon petite camarade shangolien à trouver cela quelque peu jouissif tant les grands discours sur une lutte des classes qui serait devenu caduque (on ne parle plus que de "transfuge de classe", belle arbre ernaudin qui cache la forêt) tournent franchement au ridicule. Du cinéma qui décape, qui rit parfois certes un peu grossièrement des ridicules mais qui chie sans ambages sur ce "bon goût" devenu nauséeux, bien sûr qu'on est preneur. Une belle palme qui traîne dans l'huile. (Shang 12/12/22)

vlcsnap-2022-12-13-09h14m25s514