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Une adaptation par la bougresse elle-même du pire livre de Christine Angot, sur le papier ça peut faire frémir. On a beau se dire que c'est Claire Denis aux manettes, et Lindon et Binoche devant la caméra, on ne peut s'empêcher de rentrer dans la salle un peu à reculons, tant Un tournant de la vie nous avait paru le parangon de la mauvaise littérature nombriliste et inutile. Mais bon, allons-y. Deux heures plus tard, vous me voyez bien étonné : le film est franchement pas mal, et surtout très juste sur l'état du couple quand il vacille, quand le spectre du retour de l'ex apparaît, quand la jalousie fait se fissurer le bonheur, quand le passé s'impose. J'irai même jusqu'à dire que la première heure est passionnante, puisque Denis parvient à donner une force et une densité assez extraordinaire à un vague vaudeville sans envergure : Sarah aime Jean, Jean aime Sarah, mais quand François, l'ex tant aimé jadis refait surface, Sarah ne sait plus trop qui aimer de Jean ou de François, Jean perd les pédales et aussi Sarah, François aime Sarah malgré Jean... Sacré imbroglio, mais aussi captivant qu'un jour sans pain. Il faut vraiment la densité de jeu fascinante des deux acteurs et la mise en scène haletante de Denis pour nous convaincre. Celle-ci ne mange pourtant pas de pain : il suffit de cadrer de très près les visage de ses acteurs, de capter leur souffle, de filmer à l'épaule des sentiments forts qui s’expriment viscéralement, et le tour est joué : vous avez l'impression de pénétrer dans une tragédie. Denis ne s'en prive pas, c'est sa marque presque habituelle. Mais nulle comme elle ne sait ainsi capter l'énergie d'une situation, le flux, le mouvement des corps. Ici, elle est dans ses pantoufles, grâce à ses deux acteurs physiques qui sont parfaits. Binoche n'est jamais plus belle que sous le regard de Claire Denis, qui la montre encore une fois dans toute sa complexité  et tout son jeu incarné ; elle est compliquée, ambiguë, et profondément humaine. Quant à Lindon, allez, il faut l'avouer : c'est un des plus grands acteurs français, et il le prouve encore avec ce personnage de cocu indigné, colérique et malheureux, qu'il incarne là aussi d’abord par le corps, les attitudes, les regards, avant les dialogues.

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Ceux-ci d'ailleurs sont très angotiens (la réplique de Binoche sur la phrase qui est comme un souffle, au moment où elle s’énerve que Lindon lui coupe la parole : on croirait entendre Angot). C'est un peu là qu'on est moins convaincu : le scénario, un peu petit bourgeois, les dialogues, naturalissimes jusqu'à l'indigence, amoindrissent l'ensemble, comme si Denis filmait autre chose que ça, mettait les petits plats dans les grands. Contrairement au joli Un beau Soleil intérieur déjà adapté de Angot, elle manque le coche du passage de ses mots à l'écran. On apprécie beaucoup qu'elle ait élargi le champ de son minable roman, en fabriquant un contre-champ masculin (d'ailleurs presque plus important) à cette histoire, en retravaillant le caractère de son personnage féminin (elle est finalement assez lâche, pas du tout sympathique) ; mais on aurait préféré qu'elle en profite pour donner un peu plus d'ampleur à son scénario. Là, à part quelques belles trouvailles (le mari qui croise sa femme en bas de l'escalier et qui dit simplement "il t'attend", avec cette musique magnifique qui démarre à cet instant), on cherche un peu l'intérêt de la trame. Et il faut vraiment l’implication des deux stars et le filmage sanguin de Denis pour la rendre intéressante. Ceci dit, on est vraiment touché par la justesse des sentiments, par la crédibilité totale de ce couple, par la beauté simple de cette situation toute bête.

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Ensuite, dans la deuxième heure, avec l'entrée en scène de Grégoire Colin, il est vrai qu'on déchante pas mal. Très à l'aise dans les situations complexes de jalousie qui se tait, de petits regards qui s’échangent, de dialogues en suspens, Angot et Denis s'avèrent beaucoup moins convaincantes dans l'expression directe des sentiments que sont l'amour, le sexe, la colère, la tristesse. Les scènes entre Binoche et Colin sont ridicules de prétention (et lui curieusement figé), les scènes hystériques ressemblent à du vieux Zulawski (ceci est un tacle), et on s'enfonce dans un marasme sentimental digne d'un Harlequin. Même nos deux acteurs stars se montrent mal à l'aise avec les sentiments faux qu'on leur fait jouer, les larmes de crocodile roulent avec candeur sur les joues de Juliette, les sourcils tout colère de Vincent se froncent, mais on n'y croit plus. Dommage qu'on quitte ce film intéressant de cette façon ; il se serait arrêté au bout d'une heure, on aurait eu un vrai beau grand machin sur la jalousie, la tromperie, l'impossibilité de quitter l'autre...