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Plutôt content de revoir Exotica une trentaine d'années après sa sortie : le film, en plus de proposer le meilleur clip de Leonard Cohen (ce petit strip-tease de Mia Kirshner sur "Everybody knows" m'a perturbé pendant de longues nuits), livre une étude pour le moins pêchue sur la difficultés des rapports humains, sur le jardin secret de chacun et la difficulté de se dépêtrer avec ses traumas, ses déceptions, ses échecs... On assiste au chassé-croisé de six personnages : une timide tenancière de bordel enceinte (Arsinée Khanjian as Zoé), un crooner de bordel lourdé (Elias Kotéas as Eric), une danseuse de bordel libre dans sa tête (Mia as Christina, ex d'Eric), un gérant de magasin d'animaux tropicaux aussi trouble que l'eau de ses aquariums (Don McKellar as Thomas), un contrôleur fiscal (Bruce Greenwood as Francis) qui fréquente assidument le bordel et en particulier Christina, et enfin une baby-sitter de... piano (Sarah Polley as Tracey) - on pourrait éventuellement ajouter le père d'icelle (Victor Garber as Harold) remisé dans un coin et sur une chaise roulante dont on apprendra en temps voulu les relations chaotiques qu'il entretient avec Francis... Ces six atomes n'ont de cesse de se heurter, de se confronter, de se frotter, de se tomber dans les bras, de se jeter, un genre de ballet continu où les connexions ont du mal à se faire. Seuls, sans doute, les deux personnages que sont Zoé et Thomas semblent parvenir à gérer leurs "petites affaires personnelles" : outre le fait de se retrouver chacun à la tête d'un établissement, ils semblent être capables de s'occuper "en solo" de leur futur, de leur problème intime : elle mise enceinte par Eric à la suite d'un contrat écrit strict, lui veillant sur deux oeufs de perroquet introduits illégalement sur le territoire et mis en couveuse : en faisant ce bébé toute seule, elle semble avoir ainsi trouvé une façon de surpasser sa timidité et ses problèmes de relation humaine ; quant à lui, homo, discret, il développe sa propre petite technique pour avoir une relation d'un soir. Deux solitaires qui se gèrent avec leurs propres moyens.

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Les cas d'Eric et de Francis sont un peu plus complexes : Eric, amoureux de cette jeune femme qu'il a rencontrée lors d'une battue est véritablement obsédé par elle depuis qu'elle l'a quitté. Il devient fou chaque fois qu'il la voit avec un nouveau client - la dérive, l'emportement n'est jamais loin... Francis quant à lui doit gérer un passé beaucoup plus lourd : sa fille a été retrouvée violée et morte dans un champ ; accusé dans un premier temps d'être l'assassin, il semble coincé dans cette bulle du passé... Ce passé, il continue de le payer au sens propre comme au figuré : il paye non seulement chaque soir Christina pour qu'elle vienne à sa table (une relation très très ambiguë d'attraction/répulsion/protection se met en place entre les deux) mais également Tracey pour qu'elle vienne chez lui jouer du piano (les relations qu'il a avec le père de cette dernière sont également très ambiguës : de la tension, dira-t-on à l'acceptation). De la tension à l'acceptation, c'est également ce qui se joue entre Eric et Francis : ces deux individus qui tournent autour de Christina vont finir, tout de même, par un certain fait du hasard, par se domestiquer... Enfin, Christina, qui semble la personne a priori la plus libre ici, sans attache, n'est pas non plus sans chercher à vouloir échapper à son passé - comme on finira par le comprendre sur le tard... Des personnes qui, chacune avec leurs armes, leur pouvoir (leur charme, leur argent, leur force, leur malice...), tentent de trouver un moyen  d'aller vers son prochain : la véritable connexion, c'est le moins qu'on puisse dire, s'avère souvent plus que difficile comme si le caractère de chacun, leur passé, empêchait justement ces relations d'être saines, directes, sincères, pures...

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Dans une atmosphère trouble (ce bar à putes à la fois cosy et glauque, ce magasin d'animaux marins tropicaux étranges à la fois désert et glauque), des individus tentent de tirer leur épingle du jeu en devant chacun porter sa croix. La couleur verte, justement, domine (ainsi que le motif des perroquets (empaillés ou vivants : animaux normalement bavards mais mutiques ici : pour traduire justement l'impossibilité de ces êtres humains à réussir à établir le contact avec les autres ?) et nous plonge dans une sorte d'ambiance marécageuse à la fois chaude, moite, chargée d'érotisme mais également assez sombre, pleine de mystères - chaque personne dévoilant progressivement son jeu, ses fêlures, ses manques, ses faiblesses... Une œuvre où l'on peine sans doute à véritablement se laisser aller (ces différents personnages n'attirent pas forcément d'entrée de jeu la sympathie) mais qui finit malgré tout par séduire par la finesse psychologique de ces êtres à sang froid (ou, parfois, en ébullition) - un dispositif intelligemment et savamment orchestré par un Egoyan alors au meilleur de sa forme.

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