images

De Rodrigo Plá, on était resté avec le bienveillant souvenir de La Zona, un thriller politique plutôt inventif. Une sorte de brouillon, finalement, de ce Monstre à mille têtes. Moins tout feu tout flamme, plus mesuré dans ses attaques et plus subtil dans sa mise en scène, ce film ressemble pourtant à son auteur : politique, plein de suspense, spectaculaire, engagé et indigné, il réussit le pont entre pamphlet kafkaïen et film d'action haletant, ce qui n'est pas rien. Le mari de Sonia est à un stade avancé de cancer, il faut accélérer les soins, mais sa compagnie d'assurances retarde les choses, les complique par de la bureaucratie absurde. D'abord sage et obéissante, Sonia va se transformer peu à peu, le temps d'une nuit, en braqueuse et en preneuse d'otages : il lui faut la putain de signature en bas du formulaire B-812-e, et pour l'obtenir, elle ira assez loin. Le tout sous les yeux de son fils qu'elle embarque dans sa folle cavale. Cette hors-la-loi du dimanche, prise dans une spirale qu'elle contrôle à l'arrache, navigue à vue, mais jusqu'à quand ?

Un_monstruo_de_mil_cabezas-790369968-large

La prise d'otages improbable se teinte de nuances qui fait beaucoup pour l'empathie qu'on ressent pour cette pauvre femme guidée par la soif de guérir son mari. On comprend que les "braqués" sont presque aussi désireux qu'elle que les choses s'arrangent, et qu'ils sont prêts à l'aider ; quand ils ont l'occasion de s'échapper, ils ne le font pas et c'est du coup tout un peuple, constitué aussi bien de bureaucrates que de prolos, qui se dresse contre les failles d'un système absurde. Pas de gentils ni de méchants ici, juste des gens qui se heurtent à un mur ; il y a ceux qui acceptent, et ceux qui désobéissent, mais les deux côtés sont tout autant victimes l'un que l'autre. Sonia (la talentueuse Jana Raluy) apparaît ainsi, même le flingue en main, comme une pauvre femme, on ne donne pas cher de sa peau, mais on suit avec angoisse ses agissements de plus en pus dingues en espérant un miracle. La placer en plus sous le regard de ce jeune type, complice et en même temps terrifié par ce qu'ils sont en train de faire, est une excellente idée, qui permet de mettre à distance les actions de sa mère, et au spectateur de pouvoir jouer au Brecht pour les nuls en observant presque "de loin" ce qui se passe. Distanciation suggérée de plus par la mise en scène elle-même, modèle d'intelligence qui joue sur les hors-champ, sur les décadrages, sur les caches, sur les bord-cadres, sur les sur-cadrages (parfois avec un brin d'excès). Toute une grammaire qui nous laisse tout loisir de réfléchir à ce qu'on est en train de voir tout en le vivant avec tension. Comme un Haneke des grands jours, Plá sait quoi montrer et quoi cacher pour rendre son film le plus sensoriel et le plus glaçant possible : on en ressort bousculé, non seulement parce qu'on a découvert un Mexique gagné par la corruption et l'absurdité bureaucratique, mais aussi parce que la mise en scène nous a emmenés au point d'incandescence exact auquel il nous destinait. Une belle réussite, qui mêle suspense et révolte.

fotos-un-monstruo-de-mil-cabezas-3