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Vous voulez du film improbable ? En voilà. Sorti d'on ne sait quel sombre casier de l'imagination juvénile de Clouzot, qui signait là son premier scénario, Je serai seule après minuit est une aberration, tellement bizarre et ratée qu'elle en devient, par un effet pervers et snob du meilleur effet, assez fascinante. Dès le départ, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas là-dedans : les acteurs nullissimes jouent une scène de ménage tempétueuse, sous l'oreille du voisin de palier. Le jeu et les dialogues d'une fausseté terrible du couple tranchent avec la mièvre chansonnette poussée par le voisin, le montage est fait à la tronçonneuse (on met 10 minutes à comprendre où se trouve chaque personnage), on croit rêver tant tout est artificiel et sonne faux. Encore complètement empêtré dans les conventions du théâtre, de Baroncelli n'imagine pas du tout les possibilités du cinéma et se contente de filmer des (mauvais) acteurs dans une pièce (de boulevard), on tremble. La chanson du début va être la porte ouverte à une sorte de comédie musicale, ou d'opérette disons, autour de cette femme abandonnée par son mari et qui jure de se venger. L'idée de départ, complètement impossible, est pourtant mignonne et gentiment provocatrice pour l'époque : la belle achète tout un lot de ballons, y accroche sa carte et le mot "Je serai seule après minuit", et envoie tout ça dans le ciel de Paris, au hasard. Ces ballons finiront dans les mains d'une faune masculine éclectique : un pécheur, un marinier, un jazzman noir, un petit fonctionnaire, un militaire, un pépiniériste... et le fameux voisin amoureux depuis toujours de la belle. Tout ce joli monde débarquant à l'heure dite chez madame pour toucher son dû, elle va devoir faire un choix. Que croyez-vous qu'il arrivera ?

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Une petite heure de métrage, 86 chansons. Autant dire que les organes de ces messieurs-dames sont sollicités dans cette comédie qui se voudrait lubitschienne et frondeuse, et qui n'est que poussive et maladroite. Sur un tel pitch, on aurait pourtant imaginé maintes façons de rire avec le spectateur, de jongler avec la censure, de taquiner l'esprit érotique du public. De Baroncelli, lui, ne voit que le côté gaulois de la chose, et enchaine les gags pas drôles sans esprit. Des dialogues trop longs, des petits événements de trame qui ne mènent à rien (une intervention des pompiers qui finit tristement, l'intervention d'un cambrioleur qui débouche sur du vide), une mise en scène impossible qui massacre allègrement toute notion d'espace et de rythme, des acteurs vraiment poussifs (Mireille Perrey est gironde mais joue comme un pied de table, Pierre Bertin surjoue le raffinement français, les petits rôles sont caricaturaux), et des "idées" complètement absurdes qui font penser que le film est peut-être finalement un manifeste surréaliste : quid de cette bonne habillée en boubou africain ? de ce cambriolage orchestré par une bande de mecs déguisés en flics ? de ces chansons envoyés aux endroits les plus idiots ? On lève les yeux au ciel devant tant d'indigence... mais, il faut le reconnaître, on s'amuse aussi pas mal devant l'amateurisme assumé de tout ça, et devant quelques idées qui, enfin poussées au bout, finissent par payer : le final, notamment, avec cet énorme embouteillage de gusses se rendant chez madame pour, en gros, y partouzer gaiement, marque indéniablement des points. Partagé donc entre fou-rires et stupeur, on passe devant cet OVNI une heure pas inintéressante finalement.