9782848054568,0-8668184Voyez comme la vie est absurde, et comme il s'en faut de peu entre un bouquin nul et un bon livre. Sarah Jollien-Fardel écrit exactement le même livre que ses consœurs et confrères qui ont subi la violence d'un père dans leur jeunesse (si tant est que ce livre soit autobiographique, ce qui en a tout l'air), on pourrait bâiller d'ennui et constater que la littérature française se mord la queue et produit toujours le même type de livres et d'auteurs ; mais allez savoir : agacé durant ma lecture, j'ai refermé le livre... et rêvé pendant la nuit suivante à ces scènes marquantes. Si bien qu'au réveil, je me suis dit que la dame avait peut-être trouvé quelque chose de plus net, de plus marquant que ses collègues. Et c'est vrai que Sa Préférée a une façon très franche d'aborder le problème de la violence domestique, de l'inceste, du féminicide : il le fait avec une crudité qu'on croirait extraite d'un Angot bien remonté de la grande époque. Les scènes de violence sont assez traumatisantes, et on ne peut que s'incliner devant cette façon de laisser tomber les pincettes pour traiter littérairement du problème, de traiter les choses frontalement, sans rien cacher de la brutalité paternelle, mais également de la lâcheté du monde extérieur, et aussi, plus précieux encore, de la petitesse de la narratrice elle-même, qui cultive à l'endroit de ce monstre une haine durable. Jollien-Fardel écrit au plus sec ces scènes insupportables, et met des mots durs et justes sur le comportement des autres, notamment ce médecin de famille qui voit tout et ne dit rien.

L'auteur s'invente un avatar, Jeanne, spectatrice plus qu'actrice des faits : le père brutalise la mère, frappe et viole la fille aînée, mais Jeanne, elle, passe à peu près à travers les gouttes, à part qu'elle vit dans la terreur constante du paternel. On suit ses émotions depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte, avec tous les événements insupportables qu'elle a eu à traverser. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle a dégusté, et que le crachat qu'elle balance à son père sur son lit de mort paraît justifié, malgré le malaise que provoque la scène chez ses proches et chez le lecteur. Le livre est simple, et pose juste la question : comment on s'en remet ? La réponse étant : on ne s'en remet pas. Certes, on a lu 15 fois rien que le mois dernier un tel témoignage, et comme toujours on voit bien que c'est inattaquable à moins d'être taxé d'insensible. La dame a souffert, le livre doit lui être très utile, je ne dis pas. En tant que lecteur, il peut laisser un peu ennuyé, d'autant que Jollien-Fardel complète son récit par des aventures sentimentales dont on se fout éperdument. C'est la partie anecdotique et nombriliste : couchera-t'elle avec Paul ou finira-t'elle dans le lit de Sophie, mais si Samantha l'apprend, que va dire Félix, oh lala c'est dur les relations amoureuses (surtout quand on a été battu par son père). Bon, voilà, vous aurez compris que je ne suis pas complètement emballé par la chose ; mais pour ce qui est de la partie "violence paternelle", l'auteur réussit un livre brut de décoffrage, marquant et qui prend les mots à bras-le corps. (Gols 23/09/22)


"Mon père monstrueux. Sa mère bafouée. On avait vu faire, on reproduisait".

jollien-fardel-1A peine le temps de finir cet ouvrage que Gols a déjà fait la chronique à ma place... Et ça tombe plutôt bien car 1) je ne pensais pas que c'était le genre qu'il attaquerait (ou qu'il finirait), 2) je pensais qu'il serait beaucoup plus acerbe que cela dans son jugement. Ce qui n'est pas le cas, car en effet, SJF (on peut l'appeler SJF, non ?), dans ce qui constitue son premier roman, trouve un ton personnel très fort, un phrasé, un rythme particulier pour traiter d'un "événement" qui semble avoir envahi la moitié des livres de cette rentrée littéraire... On pouvait craindre (oh nom de Dieu, une fille issue d'une petite région suisse avec ses particularismes, ses traditions...) un roman à la Anglade avec ses longues annotations casse-couilles sur les traditions et les paysages merveilleux du lieu, on pouvait craindre, itou, une certaine complaisance dans cette violence familiale terrible, avec ce père sans limite (et un peu d'inceste aussi ? olé, du viol ? olé...)... Mais point : oui, il y a de la misère sociale, oui il y a de la dureté, oui il y a de la tragédie, oui, il y a du dégoût envers le paternel mais l'auteure parvient toujours à décrire ses situations de façon brute, certes, mais sans épanchement, parvient toujours à extraire la substantifique moelle des faits pour essayer de décrire au plus près les impacts, les conséquences sur son héroïne. Qui tente, malgré tout, d'avancer, de se défaire de ce passé, de renaître... en pure perte ? Oui, définitivement, parce que certaines choses, malgré les analyses froides, malgré les psys, malgré les secondes de bonheur glanées ici ou là, ne s'effacent jamais... même lorsque les personnes concernées, ici le père, meurent, la malédiction continue de perdurer. Là où je serais un peu moins d'accord avec Gols, c'est dans sa façon de considérer les autres aventures (sentimentales) de Jeanne : inutiles, "nombrilistes" ? Je ne pense point puisque justement, constamment, dans ces relations mêmes, dans sa façon de les vivre, on sent constamment chez Jeanne, qu'elle le veuille ou non, ce poids terrible de passé, qui consciemment ou inconsciemment, ne cesse de dicter ses réactions, ses états d'âme, ses doutes. C'est là justement que le livre touche car sans trop en faire, sans être trop démonstratif sur la question, l'auteure montre tout le côté insidieux de cette enfance "violée" : Jeanne peut donner le sentiment "d'être passée entre les gouttes" jusqu'à un certain point, mais que nenni, c'est elle qui ressort, de cette enfance, de cette adolescence, trempée à jamais par cette brutalité, par ces drames, par sa position de témoin privilégié qui ne pouvait véritablement influer sur les incidents survenus... Plus tard, elle continue d'avoir mauvaise conscience face à son "indifférence", ou plus précisément son manque d'impact sur la vie de sa sœur, sur la vie de sa mère, elle met également du temps pour apprendre les raisons de vivre de sa mère notamment, ses rêves, elle peine elle-même à comprendre le pourquoi de ce geste de haine "inutile" envers ce père au seuil de la mort... Mais cette culpabilité sans cesse renouvelée ne fait que démontrer à quel point tous les traumatismes qu'elle a subis plus jeune continueront de la ronger, malgré elle. SJF par ce ton sec, tranchant, ces phrases courtes, lourdes, pesées et cette description sans ambages de cette vie placée sous le sceau de la violence, met le doigt où ça fait mal. Sans complaisance. Sec mais juste.  (Shang 25/09/22)