"Mon père se lève pour éteindre la lumière et reprendre place sur le canapé, il épluche une orange pendant que la télé projette une lumière bleue sur son visage. Nous débarrassons la table dans le noir. La bouche de mon père est crispée, il n'y a plus d'histoire drôle à raconter, il a tout dit. Mon père détache les quartiers d'orange avec son couteau".

9782707348005_1_75L'ambiance des fast-food vous a toujours fait rêver ? Vous auriez trop aimé y travailler mais vous avez trop fait d'études ? Vous pouvez encore rattraper le temps perdu en vous penchant sur ce petit opuscule qui dresse à la fois le portrait d'une modeste famille d'ouvriers (et la gabegie de la première fois au Mc Do ou équivalent) et qui narre parallèlement, par le menu, toutes les tâches qui incombent à une stagiaire qui passe par tous les postes de ces magnifiques structures de la restauration rapide. Baglin, avec son petit air de ne pas y toucher, dresse un portrait un peu pathétique de ce père, les mains moites sur son portefeuille lors de ce premier achat en famille de burgers (rien que la commande est un calvaire pendant que les gamins sont, eux, connement aux anges), un portrait un peu gêné de ce père qui récupère tout dans la déchèterie de son usine et qui répare un truc sur douze, mais un portrait, à tout prendre, à hauteur d'homme, plein d'humanité banale et douce de ce père modeste et sans grande prétention. On sent bien son petit côté maladroit avec les siens, son manque d'envergure dans ses petites joies (une médaille du travail, le bonheur ultime...) mais cet homme vu à travers le regard de sa fille garde malgré tout une certaine dignité dans sa petitesse... Cette narratrice fera plus tard, à son tour, l'expérience de ce genre de travail qui use, épuise, lamine... D'une façon toute behavioriste est décrit au jour le jour tout ce que cette stagiaire doit faire dans ce taff aussi passionnant qu'un match de curling en plein désert... C'est un cauchemar à peine climatisé à tous les postes : nettoyer la salle, prendre les commandes dans le drive, préparer des cafés, faire cuire les frites, se brûler - comme pour son père, dans ces métiers de peu, on le sent, l'accident n'est jamais loin... Baglin ne nous épargne rien au niveau de la pénibilité du travail, pris que l'on est entre un "mana"(ger) sans pitié et des clients à la con... C'est un travail laborieux, dérisoire, sans fond, sans fin et cette écriture qui se contente de narrer les faits transmet tout le petit côté aliénant de la chose. Ça ne pète sans doute pas plus haut qu'un double burger, mais ces petites annotations sur cette vie de famille un rien tristoune et sur ce taff aussi goûtu qu'un sachet de ketchup avarié sont souvent d'une belle justesse. Un premier roman "social" qui sent la friture et le vécu. Fast book, certes, mais reflétant un certain sens de l'observation tout à fait louable.   (Shang - 18/09/22)


On est d'accord, voilà un bouquin assez réussi sur ce qu'est l'aliénation insupportable au travail, qui se transmet visiblement de père en fille dans ce monde abandonné au libéralisme et à la concurrence. Ton papa était un prolo un peu minable, trimant comme un con pour être récompensé au final par une pauvre médaille et un repas gastro accordé du bout des lèvres ? Tu seras serveuse chez MacDo, et ton sort sera le même : subir les humiliations d'une cheffe plus con que toi, les brimades des clients, la brûlure de l'huile de friteuse et l'odeur des poubelles dégueulasses au petit matin. Triste constat que dresse Baglin de notre bonne vieille société, et belle écriture consacrée à son étude à la fois empathique et amer du prolétariat français. Phrases courtes et rythmées, souvent il est vrai assez agaçantes par leur souci du détail inutile (on sait que le père va tourner à gauche quand il met son clignotant à gauche), souvent un peu faciles (quand on manque de souffle, on fait de la phrase courte, c'est bien pratique), mais tout de même efficaces pour rendre compte du rythme insensé imposé à la narratrice. Le style assez distancé et froid, qui fait comme une observation objective des faits et gestes de son personnage, rompt avec cette colère sous-jacente qu'on sent bien dans le texte, avec cette fièvre et cette énergie. Bon, allez, même si on n'est pas vraiment sur les fesses, on accordera un satisfecit à ce livre, qui a au moins le mérite d'être un peu travaillé et urgent.   (Gols - 01/12/22)