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Film méconnu et pourtant assez marquant dans la carrière de Ferreri : premier succès, et premiers jalons d'un cinéma provocateur qu'il n’abandonnera plus. Et c'est vrai que La petite Voiture est gentiment caustique ; il n'a pas encore la puissance des skuds à venir, mais on y retrouve le ton acerbe et rigolard du cinéaste, et quelques-uns de ses motifs déjà bien en place. A cette époque déjà, son grand truc, c'est l'aliénation de l'Homme. Elle est symbolisée ici par la fascination du vieux Anselmo pour les voitures d'infirmes. Il est tout à fait en forme, mais son obsession est là : il lui faut posséder un de ces petits chariots motorisés, quitte à feindre l'impotence, quitte à pulvériser ses maigres économies, quitte même à en arriver à des extrémités bien néfastes. En faisant le malheur de ses proches, le bougre s'enfonce de plus en plus dans son idée fixe, et Ferreri, mort de rire, le suit dans sa curieuse obsession, pointant le ridicule qui veut qu'on décide de se faire encore plus vieux qu'on est à la seule fin d'obtenir une chaise roulante.

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Ferreri a trouvé son truc avec ce film : montrer en quoi la société de consommation rend fous les hommes, en les chargeant d'une obsession pour la possession, la plus absurde qu'elle soit. Ça peut être un porte-clé, un ballon ou un repas gargantuesque, c'est la même histoire. Son ton n'est pas encore tout à fait en place, et on reste ici dans le cadre gentil de la comédie italienne (bien que le film soit espagnol) à l'ancienne, avec ses personnages clownesques (excellent José Isbert), ses scènes-vignettes rigolotes et son scénario très cadré. Mais le cinéaste parvient malgré tout à peindre un petit milieu (les handicapés) avec une tendresse et une drôlerie parfaites. C'est cette communauté de paralytiques et de cul-de jatte qui forme une curieuse utopie anti-bourgeoise : la journée parfaite qu'ils passent à la campagne, rigolant, picolant et draguant, apparaît au brave Anselmo bien plus belle que celle de sa famille hyper-conventionnelle. Le milieu familial n'est d'ailleurs pas le seul à être égratigné, les commerçants en prenant aussi pour leur grade, tout comme le petit monde des handicapés d'ailleurs, tout aussi jaloux et mesquins que les autres. Pas inoubliable, mais bien méchant comme on aime, très rigolo et joliment troussé.