9782330169220,0-8698737Dans le flot de la rentrée littéraire, il y aura les têtes d'affiche, et il y aura les outsiders, qui vendront 7 bouquins en tout et pour tout et retourneront à leurs études. C'est indéniablement le cas, sans être devin, de ce texte incandescent et très beau de Daniel Arsand. Moi qui ai souri le premier n'a aucune chance de rencontrer le succès, et c'est pourtant à ce genre de livre qu'on souhaite de toucher les gens. Qu'on en juge : Arsand y raconte trois épisodes de sa jeunesse, trois rencontres qu'il avait imaginées belles et qui vont s'avérer être des fiascos amoureux, qui vont certes forger durablement l'identité du cinquantenaire qu’il est devenu, mais qui sont aussi des tâches traumatiques dans sa vie. Elles sont même allées jusqu'à influencer définitivement la vision de l'amour de notre homme : si aujourd'hui il considère l'amour comme un simple supplément agréable à sa vie, s'en méfiant et le traitant comme une chose peu importante, c'est à cause de ces trois garçons qui l'ont déçu à l'heure où se forgeait son apprentissage sexuel. Un viol alors qu'il voulait une "première fois" romantique ; un abandon alors que ses sentiments étaient à la confiance ; un passage à tabac alors qu'il semblait avoir trouvé un partenaire sexuel viable : trois échecs amoureux se terminant dans la violence, trois façons de voir les relations amoureuses chez un jeune homme déjà en butte avec son identité homosexuelle encore mal assumée, en pleine construction de lui-même. Autant dire que ce récit n'est pas parmi les plus gais qui soient.

On se méfie comme de la peste, à Shangols, de ces auto-fictions nombrilistes qui pullulent dans la littérature française. Arsand évite complètement l'écueil. Et sa différence d'avec les autres, c'est l'écriture, qui parvient à passer par-dessus le narcissisme ou l'auto-dénigrement pour atteindre à quelque chose de vaste, d'universel, alors même qu'on nous raconte les tribulations d'un homosexuel des années 70. Le texte manie avec un merveilleux équilibre la balance entre trivialité et grande écriture, entre violence et érudition. Toujours dans la narration des faits, et allant assez loin dans ce sillon, mais avec un soin total apporté au style, au mot juste, à la tournure de phrase classique et ouvragée, Arsand fait parfois penser à Genet, dans cette façon de balancer de la crudité frontale dans un écrin de beauté formelle. Le gars ose les mots les plus secs et leur ajoute des adjectifs pris chez Proust, c'est superbe. La brièveté du récit, qui va droit au but, n'interdit absolument pas à la prose d'être hyper maîtrisée, calme et ample : il y a les trois épisodes traumatiques, il y a l'avant (très belles pages sur la découverte du monde extérieur, de "l'Autre"), il y a l'après (passages cruels sur l'homme qu'il est devenu, méfiant et détaché), et toutes ces parties ont leur beauté, leur intelligence, leur façon d'envisager le monde et la littérature comme introspection et comme exorcisme. Le tout dans une modestie qui fait honneur à Arsand. Un très beau livre secret.