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Un réalisateur toscan dans la jungle argentine ? C'est cela, oui, et on s'attend forcément à moult péripéties herzogiens : une expédition pour exploiter des terres, on est au début du XXème siècle, est menée par un propriétaire de domaine despotique ; tout est bon pour embobiner des autochtones, des autochtones qui, entre deux maladies, devront trimer comme des bêtes dans les cultures ; on s'attend à de la jungle vierge, moite, dangereuse et à une trajectoire à la Conrad : comment ne pas devenir complètement dingue au milieu de cette nature rude et sauvage ? On ne dira pas qu'on est un peu déçu - enfin si on peut dire qu'on est un peu déçu par rapport à cette attente sans doute un peu caricaturale... De la jungle, finalement, on ne verra pas grand-chose mais on aura tout de même droit à une œuvre où l'amour se paie le prix fort, où la domination de classe est prégnante (et la révolte violente) et où la déliquescence physique et morale fait rage (par le biais du père, médecin, de l'héroïne (Elisa Galvé as Andréa, la seule femme du casting, on ne peut pas la manquer) alcoolique jusqu'au fond de la glotte).

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On est dans une atmosphère tout de même un peu tendue, dès le départ, avec ces hommes de main qui se font acheter trois francs six sous pour aller exploiter des terres ; on embrasse une dernière fois une prostitpute, on boit et on fume les derniers deniers de son avance sur salaire et on s'embarque le cœur gros sur ce bateau qui va nous mener droit in the heart of darkness. Un rebel qui saute du bateau, on lui tire dessus, un autre qui fomente des troubles, on l'attache au mat... Bref, pas la fête du slip... Le chef dictateur, entre deux abus de pouvoir, lorgne forcément (entre deux écoutes de la sonate au Clair de Lune sur son vieux gramophone !) sur cette gentille Andréa... Seulement voilà, autre source de tension possible, cette dernière se prend d'affection pour l'homme justement attaché au mat (un Esteban, et les Esteban, on le sait, finissent toujours pas tomber l'héroïne). Mais avant le début de toute romance, il y aura le taff : le médecin (un homme ventripotent, bancal, une personnage presque plus célinien que conradien, tout en décrépitude, saoul comme un cochon du matin au soir), tue quelques hommes avec ses potions à la ramasse avant de stopper pour un temps les effets de la malaria. Sa fille, Andréa, espère toujours un sursaut du bonhomme, une reprise en main possible... Mais le gars, pour trois personnes soignées, boit comme six trous... Elle tente bon an mal de trouver un peu de réconfort, dans cette jungle pourrie par les moustiques et les serpents, dans les bras d'Esteban (petit idylle sauvageonne - enfin un peu douceur), mais le master n'a pas dit son dernier mot : puisqu'elle ne cède pas à ses avances musclées, il décide, le mufle, de l'éloigner de son Esteban... Et le film, à l'ambiance déjà délétère, vire au noir...

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Oui, on espérait sans doute un peu plus d'aventures, incorrigible voyageur que nous sommes, mais on aura tout de même droit à des portraits très forts et un brin sordides de cette humanité tropicale : si le médecin, par son comportement excessif, frôle le delirium tremens (il finit par voir des toiles d'araignée partout - cela suffirait à me faire arrêter le rhum, enfin je dis ça...) et livre quelques scènes, sous les yeux de sa fille impuissante, hallucinantes ; le master, par son air constamment supérieur, fait aussi un peu peur - mais il récoltera aussi, le moment venu, la tempête : le fouetteur se verra diablement fouetté lors d'une séquence d'une rare violence... Plutôt que de chercher à tendre vers l'apaisement, le film, dans son dernier quart d'heure se fait de plus en plus noir et laisse proprement sur le cul dans ses ultimes rebondissements. On voulait de l'action, on aura notre lot de mésaventures infernales... Au final, même si on ne passe pas son temps à braver la jungle, Soffici livre un portrait très rude de ses hommes qui pensaient avant tout parvenir à dompter la nature : la nature humaine se révèle tout autant sauvage et chacun subira des contre-coups terribles au moindre relâchement. Pas franchement un terre d'accueil. Rugueux et décadent.

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