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Mon goût pour le glauque (et ma fréquentation journalière des musiciens de rue développant des envies de meurtre de plus en plus prégnantes) me pousse aujourd'hui devant cette série documentaire bien tourbeuse qui, voyez l'ambiance, revient sur une des pires affaires criminelles de la fin du XXème siècle : l'affaire Dutroux, ce pédophile belge adepte du rapt d'enfants, ainsi que de leurs viols et de leurs assassinats. En quatre épisodes rigoureux et très éprouvants, nous voilà donc replongés dans le sordide intégral, depuis l'annonce de la disparition des petites Julie et Mélissa jusqu'au procès du bougre, en passant par les mille et uns rebondissements de l'affaire : listes de victimes qui s'allongent, errances et énormes bourdes de l'enquête, évasion du suspect (!), colère de l'opinion publique, sauvetage in extremis de deux fillettes, autant de rebondissements proprement aberrants que j'avais oubliés et que ce film vient me rappeler avec punch. Dans le vaste choix de séries documentaires, Innommable ne se démarque pas par le style : c'est l'habituel exposé des faits, chronologiquement, sans commentaire, rempli d'images d'archive et jalonné d'interviews des différents protagonistes. Peut-être que Vlekken et Bergmans ont un peu manqué d'idées ; mais peut-être surtout que, devant de tels faits, on ne peut que ranger toute velléité de style et se contenter d'assister à l'horreur. Cette sobriété sied donc très bien au sujet, et on ne peut qu'admirer les bougres de rendre très lisible cette affaire sans le moyen des commentaires ou du surlignage.

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Comme dans le film sur Grégory, c'est par les multitudes de sujets qu'il aborde en creux que ce feuilleton est passionnant. D'abord parce qu'il met en évidence une opinion populaire qui avant même les réseaux sociaux, n'a jamais autant réagi qu'à cette époque face à l'actualité. Images effrayantes de foules vociférant pour qu'on châtre Dutroux ou qu'on rétablisse la peine de mort, qui rappelle les pires heures des procès expéditifs et des lynchages. La masse, c'est bien humain, s'est rangé du côté des victimes, mais elle l'a fait avec une violence équivalente à celle du coupable. Durant tout le film, tout se déroule en présence de la foule, sous ses yeux, et le film garde nombre des réactions populaires, même les plus discutables. Une très large place est également accordée aux parents des fillettes leur combat pour établir la vérité puis pour accuser ces gendarmes incompétents qui ont accumulé les erreurs et perdu du temps (la mort de deux enfants s'en est suivie) : dignité et pugnacité, pour ces gens de peu qui plongent dans une affaire nationale subitement. Car tout ça se déroule chez les prolos flamands pur jus, ce que Vlekken et Bergmans parviennent à mettre en valeur avec beaucoup de force : un événement extraordinaire dans la Belgique tranquille et satisfaite des années 90, inaugurant peut-être une ère beaucoup plus violente et insensible, regardé par des gens (parents, victimes, flics, journalistes) complètement dépassés par lui.

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La série est vraiment glaçante, parce qu'elle se situe justement dans le quotidien d'une petite ville européenne, et qu'elle a pour personnages principaux des gens ordinaires. Autour de Dutroux, fou déviant et monstre d'insensibilité, s'agitent des gens comme vous et moi, veules ou courageux, petits ou grandioses, tous très humains, et la société toute entière est accusée d'avoir sacrifié ses enfants. Les images sont édifiantes, terribles, et le film parvient à vous (re)faire éprouver physiquement l'horreur de la chose, sans en rajouter dans un faux suspense ou une dramatisation à l’excès. Une manière de replonger dans les archives noires de la société du XXème siècle et dans la manière qu'avaient les médias d'en relayer les horreurs.

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