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On se retrouve devant Tag exactement comme devant tous les Sono Sion : entre consternation et admiration, entre fou-rire et gêne, entre hébétude et fascination. C'est le grand truc de son cinéma : jouer avec les limites, aller titiller le bon goût, créer de la poésie avec du cradingue, du kitsch, du gore. On est bien servi, merci, avec ce film qui pourrait constituer finalement l'archétype de son œuvre, tour à tour, voire simultanément, ridicule, moche, sanglant, romantique, profond et touchant. Bon, on sent bien cela dit que c'est la première séquence qui l'a le plus intéressé, le reste du métrage étant un exemple de roue libre dont il a le secret. Une groupe de lycéennes à soquettes en escapade dans un bus, l'une d'elle fait tomber un stylo par terre, se penche pour le ramasser, et aussitôt, schlac, un coup de vent violent et maléfique coupe le car en deux dans le sens horizontal, tranchant net les jeunes filles en deux morceaux... sauf notre Mitsuko, miraculeusement épargnée. C'est à la fois très spectaculaire, bien gore et franchement con, et cette ouverture de film marque incontestablement des points. Comme dans Suicide Club, Sion adore massacrer de la jeune fille clicheteuse à grande échelle ; là il a trouvé son acmé.

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A la suite de cet événement, Mitsuko, transformée, va errer d'identités en identités, naviguant, toujours dans le danger, dans des aventures bien barrées, mettant toutes en évidence la domination féminine, le male gaze qu’inspirent les jeunes beautés, la violence qui vient des autres (et tant mieux si ces autres sont les camarades de classes proprettes de Mitsuko), les hasards souvent brutaux de la vie. Un mariage très kill-billiesque qui se transforme en carnage, un marathon qui vire à la chasse, une balade au lac voisin qui se trouve chargé en gros caïmans, la visite d'une crypte qui devient un laboratoire futuriste d’expérimentations sexuelles, un jeu vidéo torve, les possibilités de scénario valsent dans une liberté de ton et de construction totale. Appelons même ça un joyeux bordel, tant le film cultive un sens de la folie, un lâcher-prise qui fait souvent bien plaisir à voir. Dès que Sion en a marre d’une intrigue, il la relègue aux orties et en commence une autre, sans autre souci de cohésion que sa propre envie. Le mot d'ordre est donné par une camarade de classe taxée de "surréaliste" : tout est possible, et on ne doit avoir aucun frein pour tester toutes les possibilités de la vie, ce qu'on fait est un renoncement à tout ce qu'on aurait pu faire d'autre, essayons donc de vivre toutes les options en même temps. A ce titre-là, on comprend bien que c'est la porte ouverte au grand délire, et on peut compter sur le vénéré maître japonais pour lâcher la bride aux délires scénaristiques les plus imaginatifs et les plus gore.

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Ça paraît idiot, mais peu à peu une véritable poésie se dégage de ce magma d'idées foncièrement inégales. Une poésie morbide à la Lautréamont, qui serait moulinée avec les délires visuels d'un Wakamatsu. Sion n'a pas son pareil pour nous fournir des images sanglantes à la fois dégueu et belles, drôles et repoussantes, à l'image de cette fille coupée en deux et ouvrant ainsi une porte par son "ouverture", ou ce visage arrachée d'adolescente, ou ces torses qui giclent par dizaines. Quand l veut réellement jouer au poète, c'est moins convaincant, trop gagné qu'il est par une culture manga, une imagerie nationale, qui est souvent à la limite du bon goût : des giclées de sang qui se transforment en pétales de roses rouges, ou ces plans récurrents et trop longs de jeunes filles en mini-jupe courant au ralenti en riant comme des chèvres, berk. Mais le reste du temps, Tag cultive un très sain sens de la liberté, et est fait avec une personnalité incontestable, qui se moque complètement de ce qui se fait ou non. Rien que pour ce caractère frondeur mais sincère, provocateur parce qu'il ne sait pas être autrement, on admire ce film pétaradant. Guten Tag.

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