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Voilà bien longtemps qu'on n'avait pas jeté un œil sur la filmographie de Rodrigues. C'est dans le droit sillon de Fassbinder qu'on le retrouve avec Mourir comme un Homme, qui pratique comme le maître allemand le goût du mélo pur allié à une fascination pour le monde gay et queer. Le film se concentre sur Tonia, drag queen autrefois star des cabarets, aujourd'hui vieillissante et plus à la mode. Son monde doré s'écroule, d'autant qu'elle n'arrive pas à franchir le pas d'une opération franche, à cause d'une foi religieuse qui l'embarrasse : Tonia, physiquement, est toujours un homme, ce qu'accusent ses traits qui s'épaississent, et un curieux rejet des greffes siliconées qu'elle inflige à son corps. Deux personnes sont là pour lui rappeler sa nature masculine : son amant, jeune drogué réellement amoureux d'elle, qui n'a de cesse de la pousser à franchir le pas de l'opération ; et son fils, militaire qui ne supporte pas que son père se transforme ainsi, et qui pousse de l'autre côté. A un véritable tournant de sa vie (artistique, sexuel, physique, moral), Tonia entreprend alors un voyage avec son amoureux, voyage qui va les emmener dans un univers assez lynchien et qui va révéler pas mal des fêlures de la dame.

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Comme Fassbinder donc, Rodrigues a le sens de la lenteur et du décrochage. Parfois un peu trop. Le film n'est pas dénué de défauts un peu arty, on dirait parfois que le gars complique à loisir sa trame pour brouiller les pistes. La première partie, ainsi, est trop longue, on aurait compris en quelques scènes, quelques gestes, quelques lignes de dialogue qui était ce personnage cabossé, ce qui la lie aux autres, le drame qui se joue en elle (le plus beau, finalement, étant cette lutte entre sa foi religieuse et son désir de changement de sexe). Mais dès lors que le voyage est entrepris, le film plonge dans une atmosphère beaucoup plus intéressante ; Rodrigues ose des choses assez insensées, comme cette magnifique suspension de l'action qui montre un petit groupe se figer subitement sur une chanson de Antony & The Johnsons : la chanson est écoutée in extenso, l'image se teinte d'un rouge primaire, la caméra se fige à l'instar des personnages, et toute la mélancolie contenue dans le film se concentre sur ces trois minutes hors du temps. Ce voyage porte de toute façon la marque du rêve, du fantasme : Tonia et son amant se perdent dans cette forêt où elles vont rencontrer un couple homo assez désuet, constitué d'une folle aux goûts aristocratiques et de son amant dévoué et mutique, comme une image possible d'un couple queer assumé qu'ils pourraient être. A partir de ce "cliché", la métamorphose psychique de Tonia peut se faire... mais un peu tard, la maladie (l'ombre du Sida plane toujours) guettant dans l'ombre. Mais elle aura eu le temps de se réconcilier un peu avec elle-même, à la faveur notamment d'une photo qu'elle déterre littéralement de la boue : on la voit en homme avec son fils, retour brutal au passé, véritable remise en question d'elle-même. Dans un style qui flirte avec le baroque, voire le rococo (on peut penser à Almodovar aussi), Rodrigues orchestre une quête mélodramatique assez touchante, portée par des acteurs vraiment parfaits. Que le film soit un peu long et rempli de scènes inutiles n'enlève rien à la beauté très sentimentale de la chose : Mourir comme un homme est souvent bouleversant.

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