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Envie qu'on vous parle de légèreté tout en traitant de prostitution, d'attentats, de jihadisme et de réfugiés ? Pas de problème, Guiraudie est là pour agrémenter votre soirée. Et c'est vrai que le bougre parvient à conserver son ton pince-sans rire à nul autre pareil tout en creusant réellement ces thèmes, et en nous donnant à voir une société d'aujourd'hui guère reluisante. En mode mineur cette fois-ci, Guiraudie poursuit son œuvre très singulière, inclassable, iconoclaste, et si Viens je t'emmène n'a pas l'originalité des bombes que furent Du Soleil pour les gueux, Rester Vertical ou L'inconnu du lac, il n'en reste pas moins un objet unique, au charme difficilement cernable. Presque classique cette fois-ci dans la trame, et un brin transparent dans la mise en scène (deux termes qu'on ne lui auraient jamais imaginé accolés), on est d'accord, mais tout autant attachant.

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La première scène est très jolie : nous voilà sur les hauteurs de Clermont-Ferrand, véritable personnage du film, que Guiraudie filme avec un évident amour (et ville bien connue de vos deux serviteurs : en ouvrant l'oeil vous devriez apercevoir le fantôme de Shang au pied du viaduc Saint-Jacques, compulsant son Henri-Pierre Roché en buvant sa huitième binouse tiède). Médéric aborde une prostituée, non pour acheter ses services, mais parce qu'il est tombé amoureux d'elle, là, tout de suite boum. Il veut avoir une histoire, un rendez-vous, coucher avec elle mais gratuitement. Intriguée, la belle accepte, et effectivement : c'est le coup de foudre. Sauf que Isadora est mariée, et pas avec le plus commode des maris. Et sauf aussi que leur liaison commence alors qu'un attentat islamiste vient d'avoir lieu Place de Jaude, et que Médéric croit reconnaître l'un des terroristes dans ce jeune SDF venu lui demander refuge pour la nuit. C'est le début d'un chassé-croisé de personnages, cachant tous des secrets, des voisins de Médéric armés jusqu'aux dents à une jeune adolescente mystérieuse, d'un gang de jeunes décidés à en découdre à une cheffe d'entreprise très entreprenante... Bon, ok, on voit que Guiraudie délaisse le pur délire surréaliste pour embrasser des thèmes plus politiques, plus sociaux, ancrés dans le réel pour une fois. Et dans un premier temps on est charmé par ce ton unique pour en parler : c'est franc du collier, surprenant, gentiment mystérieux. Il suffit au réalisateur de prolonger très légèrement une scène, de filmer un comportement inattendu de la part d'un personnage, de montrer une petite rue déserte emplie de figurants légèrement fantomatiques, pour qu'une atmosphère étrange advienne. Et on aime cette façon de brouiller les pistes, de retenir les informations, de ne pas dévoiler toutes ses cartes. Le physique "hors-normes" des deux acteurs principaux (le lunaire Jean-Charles Clichet (et ses tenues de jogging immondes) et la vieillissante Noémie Lvovsky), le choix de cette ville "banale" qu'est Clermont, la légère sous-tension des scènes, tout contribue au charme du film. Et Guiraudie sait nous raconter son histoire avec une constante bienveillance pour ses personnages (même les plus négatifs).

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Mais au bout d'un moment, il faut bien reconnaître que tout ça piétine pas mal. On ne comprend très vite plus tellement où Guiraudie veut en venir avec ses scènes répétitives de baise ratée ou de SDF recueilli. C'est bien beau de vouloir traiter de sujets politiques, mais encore faut-il avoir quelque chose à en dire. Or là, on a l’impression d'un cinéma qui tourne un peu à vide, qui ne sait pas trop quoi faire des situations qu'il a mises en place, et qui, faute de mieux, se contente de faire dans la fantaisie de doux-dingue. C'est décevant, on ne cesse d'attendre une relance de l'action, une explication sur les gestes des uns et des autres, une progression dans la trame : mais le film stagne, et son plan final, coupé au milieu, apparaît comme symbolique de l'ensemble du film : on a coupé là, mais on aurait pu couper une demi-heure plus tôt ou plus tard ; de toute façon, la vie n'a pas de sens. Reste que, prises une par une, les séquences sont super, très bien jouées et senties, écrites avec un style barré mais cohérent. Guiraudie sait filmer, aucun doute, il suffit de voir comme il capte la pluie sur Clermont ou les fins de nuit agitées de ses personnages. Ce talent est malheureusement ici au service d'un film pas très profond et un peu lourdaud, c'est dommage. Inabouti.   (Gols - 24/03/22)

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C'est drôle que je ne me sois pas précipité sur ce film, moi qui ne suis pas forcément un grand nostalgique, mais qui ne peut qu'apprécier, pour ce récit un rien déclaveté, de prendre Clermont-Ferrand pour cadre. On n'ira peut-être pas jusqu'à dire que la préfecture de l'Auvergne est aussi bien filmé que dans la fameuse oeuvre pascalienne de Rohmer, n'empêche que Guiraudie sait tirer magnifiquement partie des perspectives ouvertes qu'offre le viaduc (j'habitais juste à côté, comme le personnage principal d'ailleurs ce me semble, Rue Ledru...) ou cette éternellement frustre Place de Jaude... Bon et au niveau du scénar sinon ? Eh bien, une fois n'est pas coutume, tout en étant globalement d'accord avec l'analyse de Gols sur l'analyse de ce film qui part un peu en vrille, je n'en ai pas eu grand-chose à faire de ce scénar... Ce qui m'a plu, et ce qui a dû attirer Guiraudie dans l'idée de faire ce film (si je puis me permettre de parler à sa place), c'est de partir de sujets ultra-contemporains, ultra-banals et de tordre sensiblement le cou à certains clichés ; à partir d'a-priori divers (la pute forcément vénale, l'arabe forcément jihadiste, le jeune type seul forcément homo, le vieux beauf français armé jusqu'aux dents forcément raciste...), Guiraudie trame diverses situations qui font peu à peu exploser tous ces préjugés de merde de notre bonne vieille France profonde (où l'on sait forcément tout sur tout et où... l'on déforme tout à sa guise : "les terroristes n'auraient finalement pas crié Allahou wakbar mais Omar Omar" eheh) et ne cesse de nous surprendre à chaque rebondissement de l'histoire. Du même coup, si les discussions sont parfois un peu au ras de la moquette tant le Français moyen aime parfois à s'enfoncer dans ses représentations rances, on ne sait jamais trop comment les personnages, eux, vont finir par réagir, comment ils vont évoluer... La bonasse qui se fait rembarrer, la pute battue qui s'échappe puis qui revient tout enamourée vers son con de mac, le héros apparemment mou du genou dont le caractère se révèle imprévisible, etc... Il y a franchement un vrai plaisir à suivre cette histoire qui fait feu de tout bois et qui prend des libertés totales par rapport à toute logique attendue... On frôle parfois, pour le meilleur et pour le pire j'avoue, des situations blieresques : le personnage principal, notamment, à force d'agir sur des coups de tête se retrouve dans des situations pour le moins incongrues, cocasse qui flirtent plus souvent qu'à son tour avec l'absurde... On apprécie que Guiraudie, même s'il se complaît un peu trop parfois dans ce délire, retrouve cette veine délirante du gars Bertrand... Un peu de cette audace.  Alors oui, me direz-vous, le final, à force de partir dans tous les sens, à des allures de feu d'artifice un poil laborieux (tout le monde tente de trouver sa petite place...) mais on garde tout de même en tête en sortant de la salle (ou de sa chambre) cette capacité extraordinaire de Guiraudie d'avoir su donner à tant de clichés de café de la gare une allure aussi mordante et décalée. On rit jaunard et c'est assez bonnard.  (Shang - 04/12/22)

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