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Il reste encore quelques bons vieux piliers du cinéma à commenter sur ce blog précieux, un de ces films vus 1000 fois mais jamais en entier depuis les 16 ans que Shangols existe. Je comble un vide donc avec cet incontournable western-spaghetti, que j'ai vu pour l'occasion dans sa version super longue de 178 minutes. 178 minutes dont pas une n'est en trop, depuis le générique mythique avec la musique de Morricone jusqu'à la dernière ligne des crédits à la fin. Cette version longue permet de revérifier la très belle construction du scénario, qui se lit à deux niveaux : c'est d'abord l'histoire de trois gringos à la recherche d'un trésor enterré dans un cimetière, obligés de s'épauler l'un l'autre puisque chacun ne connaît qu'une moitié des infos sur la localisation dudit magot ; mais c'est aussi une traversée très lyrique, très ample, de l'histoire des États-Unis au temps de la guerre de Sécession, cette partie-là prenant presque peu à peu le pas sur l'autre, et nos héros servant plus souvent de spectateurs aux horreurs des combats que de véritables protagonistes.

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Trois archétypes donc au départ : le Bon (Clint Eastwood), mercenaire à cigare et au verbe rare gagnant sa vie en exploitant le Truand (Elli Wallach), cow-boy crasseux, grande gueule et un peu con : Eastwood le livre sans arrêt à la police, empoche la prime mise sur sa tête, puis le fait évader pour recommencer plus loin. Et puis il y a la Brute (Lee van Cleef), un tueur froid et machiavélique. Les routes des ces trois-là vont se croiser à l'occasion de la découverte d'un magot enterré. Le tout est d'arriver dans ce fameux cimetière, et il va falloir pour cela traverser un pays en plein chaos, et jouer avec la concurrence de chacun. Tout à tour, nos trois anti-héros vont se retrouver en mauvaise posture, ou en pleine maîtrise, et ce au dépens des autres, jusqu'au génial et mythique duel final (dit-on "truel" quand il y a trois protagonistes ?) qui va résoudre cette histoire. Car en matière d'archétypes, nos trois gusses vont se poser là : pas de bon ni de brute là-dedans, mais des personnages complexes qui peuvent être bourreaux ou assassins, avoir leurs élans de grandeur et leurs pauvres bassesses, qui peuvent sans vergogne jouer avec la morale si c'est pour parvenir à leur but : la cagnotte ; mais qui peuvent aussi mettre en veilleuse leur cupidité pour se livrer à un acte gratuitement bon (Clint qui offre christiquement son manteau et son cigare à un jeune soldat mourant).

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Que dire de la mise en scène au-delà du génie de Leone ? Que ce soit dans les plans purement "spaghetti" ou dans les vastes tableaux de batailles, la maître est au taquet, trouvant toujours le cadre le plus fun ou le plus spectaculaire pour raconter de la façon la plus lyrique possible. On ne compte plus les moments de bravoure du film, qui est un véritable festival de trouvailles visuelles. On se souvient bien sûr de ce montage hyper marqué sur le duel final, où les plans, de plus en plus courts et de plus en plus rapprochés, étalent le temps comme s'il était suspendu, soutenus par la musique étonnante de Morricone (il faut oser mettre des mariachis sur une telle scène), et où l'immobilité des acteurs les érige en figures mythologiques. Un des plus brillants suspenses de l'histoire du cinéma, aucun doute. Mais dans les grandes fresques historiques, Leone nous rappelle également qu'il vient du péplum : la masse de figurants qu'il dispose dans l'écran lors de l'attaque du pont, son sens de la profondeur de champ, le souffle épique de la bataille, et le fun de ces petits personnages perdus dans la multitude (un général épaté par la vacuité de la bataille, Clint et Elli qui pour cette fois mettent leur quête en veilleuse pour lui donner la plus belle explosion de pont de sa vie), tout est magnifique, à la fois grandiose et touchant. Leone ne sacrifie pas le sens du spectacle à l'humanité, et rend prégnante la présence de la mort, du désastre dans ces scènes-là.

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Le film, par son côté "voyage à travers la guerre", a un côté picaresque, mais le film s'inspire aussi de la tragédie grecque (le cimetière / théâtre antique de la fin), et doit de toute façon beaucoup à la littérature avec ses dialogues taquins et son style tout en grandeur. Très lent, il n'est pourtant jamais ennuyeux ou répétitif, et c'est même étonnant de voir un western si avare en vraies scènes d'action tenir aussi bien la route. C'est que tout, acteurs, décors, musique, photo, mise en scène, y est prévu pour que le spectateur se sente embarqué dans une vaste histoire qui ne le laisse pas respirer : on est tout entiers tendus vers cette fameuse résolution finale, et on veut bien prendre 1000 chemins de traverse en attendant. Ça reste un divertissement, on n'est pas encore dans la puissance de Il était une fois en Amérique, mais franchement, en tant que tel, c'est le plus roboratif divertissement qui soit. Une merveille.

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