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Un petit péplum égyptien, de temps en temps, ça change des dialogues dans les voitures du cinéma français, comme dirait ma voisine qui ne voit jamais un film. Dépaysement assuré avec cette grande fresque chahinienne, qui vous décrit par le menu la vie du prophète Joseph, rebaptisé Ram pour éviter la censure (qui tomba malheureusement tout de même sur le film) : sa jeunesse brimée par ses frères aînés, ses ambitions, son exil vers l’Égypte, les faveurs qu'il gagna à la cour des grands, et son avènement final. Au vu de ce petit résumé, on s'attend à une énorme barnum solennel et pontifiant ; que nenni : Chahine utilise la plus légère des écritures pour nous narrer cette histoire bigger than life, faisant au final l’éloge des petites choses, de la simplicité humaine, plutôt que le portrait en grandes pompes des puissants de ce monde. Il se dégage de L’Émigré un sentiment très doux et réconfortant d'humanisme, une façon presque enfantine d'aborder le cinéma, et une pâte indéniablement fraternelle dans le regard posé sur les hommes, tous les hommes. Avec en bandoulière un message vibrant de fraternité : gloire au métissage culturel, la grandeur d'un pays est faite du maillage des sensibilités du monde entier, les prophètes sont le résultat du mixage et du mélange. Un film que Zemmour sera obligé de regarder tous les jours en enfer.

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La première partie est peut-être la plus belle, avec son aspect de conte. Réduite à sa plus simple expression (on songe à un cinéma des origines, narratif et presque magique), elle nous narre donc l'enfance de Ram, brave berger pauvre, ultime fils d'une fratrie qui a pour coutume de mépriser le dernier-né, mais préféré de son père (l’impérial Michel Piccoli, qui nous construit un patriarche à longue barbe absolument génial). Obnubilé par son émancipation, il quitte sa terre natale pour devenir ingénieur agricole en Égypte, échappant ainsi aux brimades mais quittant aussi ce père bien-aimé. Si Chahine veut être proche d'une certaine image de la Bible, c'est bien dans cette partie, moins politique certainement que le reste du film, mais beaucoup plus intime, "mignonne" pourrait-on dire. Il pose d'emblée le prophète comme un être de chair, de sang et de sensibilité, inscrivant son film dans une émotion humaine plus que dans la grandeur des reconstitutions bibliques habituelles. Le ton est posé d'emblée : les personnages vont être incarnés et demeurer les deux pieds sur terre, Charlton Heston peut aller se rhabiller.

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Ensuite, Chahine aborde plus frontalement le genre du péplum : tout y est pour envoyer du bois, des figurants portant de lourdes pierres aux costumes de gladiateurs, de la musique tonitruante aux trahisons de palais. Mais jamais, au sein de ce grand spectacle (qui a dû coûter le budget goûter de Ben-Hur, hein, faut pas exagérer) le gars ne renonce à ce style simple, naïf, direct. Le film gagne ainsi en humanité, ce qui a dû énerver les censeurs de l’époque, qui ont dû voir dans cette représentation "à nu" du prophète une insulte impardonnable. Elle est pourtant hyper crédible et très attachante : Ram, incarné par cet acteur discret et fougueux à la fois (Khaled El Nabawy), est un homme comme vous et moi, y compris dans ses dernières scènes où il est gagné par la grâce, où il atteint enfin à la plénitude de son personnage. Même les divers pharaons représentés ont cette texture ordinaire (parfois même un peu trop) qui rapproche le film d'une certaine réalité. Certes, on s'ennuie un peu parfois, Chahine ne parvenant pas toujours à être passionnant sur cette histoire un peu convenue d'émancipation vers la sainteté ; parfois on sent que le film est un peu trop empreint de cette simplicité précieuse, et qu'il vire à la candeur ; parfois, on voit quelques clichés dans les personnages (notamment les féminins, la femme du pharaon en tête). Mais on ne peut qu'être touché par le ton attachant que le gars a imprimé à son histoire biblique. De la pâte dont on fait les hommes, oui.

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