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Force est de constater que, malgré notre méfiance envers les films sociaux engagés et indignés, Stéphane Brizé parvient souvent à remporter la mise dans le genre. Toujours juste, mesuré et sincère, relevant la complexité du monde contemporain plutôt qu'accusant facilement le camp adverse, et surtout mettant à son service des acteurs exceptionnels, il parvient à parler du monde d'aujourd'hui avec finesse, et à pointer quelques injustices cruelles sans manichéisme. Un autre Monde vient clore sa trilogie sur le monde du travail, et le fait en mode certes mineur, mais avec un talent indéniable. Monde peu représenté dans le cinéma "de gauche" parce qu'en terrain glissant, c'est à l'univers des cadres et des patrons de province que le film s'intéresse cette fois-ci, en nous proposant le portrait d'un homme arrivé à une sorte de carrefour de sa vie  : Philippe Lemesle, patron d'entreprise, se voit ordonné par sa hiérarchie de se débarrasser d'une cinquantaine d'employés de sa boîte, sous peine de déplaire aux actionnaires et aux grands PDG du groupe. Ce qui paraît simple depuis les hauts sommets s'avère bien compliqué pour notre homme, qui se retrouve confronté avec le terrain, avec des employés déjà au bord de la rupture, avec des syndicats sur les dents, avec des ouvriers qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent partir alors que l'entreprise fait des profits. Cette difficulté arrive au moment où notre gars est en plein divorce, et au moment où le cas de son fils schizo devient réellement problématique. Autant dire que ce n'est pas la fête du tout, et que notre patron, bien qu'armé d'une conscience de gauche et d'un souci très noble d'humanisme, va devoir s'aplatir devant le capitalisme galopant et la course au profit sans nuance de son entreprise.

Sans titre

Ça pourrait être grossier et binaire ; c'est d'une totale justesse. Épaulé par un Vincent Lindon une nouvelle fois magistral, qui campe un petit mec à la fois admirable dans ses convictions et pathétique dans son combat de David contre Goliath, auteur de dialogues incisifs et crédibles qu'il dope par une direction d'acteurs hyper-réaliste, Brizé nous offre un vision du monde du travail à l'heure du capitalisme qui apparaît très crédible. Certes on tique devant la somme de malheur qui s'abattent sur notre brave Philippe Lemesle, concentrés ainsi sur une seule période, et devant les tendances mélodramatiques un peu appuyées du cinéaste ; certes on sourit un peu face à ce patron "de gauche", qui fait tout pour sauver ses employés, qui s'offusque devant l'inhumanité des actionnaires et des patrons (il doit pas y en avoir beaucoup, des comme ça, quand même). Mais une fois ces défauts, qu'on peut mettre sur le compte de la candeur indignée, écartés, on reste ébahi par la force du film, par sa façon d'enfermer son personnage dans une spirale inarrêtable.

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Brizé utilise deux outils pour rendre son film très prenant : le langage, d'abord. Le découpage du film semble asservi au flot de mots, aux longues réunions où chacun, sous couvert de politesses et de respect, tente de prendre le pouvoir. Les dialogues, totalement crédibles eux aussi, enferment les personnages dans une rhétorique effrayante, que ce soit concernant les mots du travail ou ceux des sentiments. Autre idée qui s'avère payante : ne filmer que des gros plans, et effacer le contexte (le monde extérieur) par le flou : Brizé fait la mise au point sur les visages, sur les acteurs et uniquement eux, et brouille tout le reste dans une sorte de torpeur induite par le flou. Façon efficiente de montrer là aussi l'aliénation des personnages, leur perte progressive de repères, leur déconnexion d'avec le monde réel. Avec ces deux armes, pas besoin d'en faire des tonnes pour déclencher une émotion durable et directe : Brizé est un homme d'honneur, un pur, un de ceux qui croient en la dignité humaine, on est bien d'accord avec lui, et on sent la larmichette venir face à la dignité de ce petit patron qui reste pour une fois droit dans ses bottes, alors que tout autour de lui s'effondre, depuis sa dévotion à sa boîte jusqu'à son mariage. Le film se termine même sur une lettre particulièrement bien troussée, qu'on aimerait envoyer à la tête de tous ces PDG insensibles qui dirigent le monde. Sentiments simples et humains, pour un beau film émouvant. (Gols 03/03/22)


Vincent Lindon a décidément le don d'attirer les emmerdes. Que dire de plus que mon comparse sur cette petite chose joliment construite ? Tout ici est signifiant : qu'il s'agisse de ce gamin schizo perdu entre ces études de commerces, son obsession pour le calcul, la réussite et sa naïveté, sa gentillesse terribles (une projection de Lindon en quelque sorte en moins "maîtrisée" puisque le gamin dérape, perd d'entrée de jeu les pédales face à ces deux mondes irréconciliables), de ces courses sur ce tapis-roulant où Lindon s'épuise (il aimerait faire avancer les choses, socialement s'entend, dans le bon sens mais... comment lutter dans ce monde où les actionnaires prennent tout le monde par les couilles et vous remettent constamment à votre place de simple sous-fifre), ou encore de ce divorce (Kiberlain réduite à demander comme compensation une somme d'argent puisque l'amour a été réduit peu à peu en poudre par le travail forcené de son homme...). On voit bien que le petit Lindon, avec sa fierté, avec son honneur, avec sa pugnacité ne pourra pas faire le poids face à ces chef(fe)s, de Marie Drucker absolument terrifiante en chef de siège à ce big boss ricain qui broie ses mots comme un requin... A ce propos, tout comme Gols, j'avoue avoir été sous le charme de ces joutes verbales tendues et parfaitement écrites où tout une rhétorique de la persuasion est déclinée (quand "pudeur mal placée" remplace "sens de l'honneur" ou "courage de prendre une décision" "gros enculé de patron licenciant au petit bonheur"). Lindon lutte, tente jusqu'au bout de trouver un angle pour faire plier ses pairs ou la froide Marie mais se voit finalement dans l'obligation de prendre une décision pleine de lucidité - et d'humanisme dans ce monde qui en est désormais quasiment dépourvu. Brizé, modestement, vise une nouvelle fois juste. (Shang 03/07/22)

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