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Bon sang, Griffith a beau se démener comme un beau diable pour nous donner à voir toute l'étendue de sa grammaire cinématographique en ces années pionnières, il ne parvient jamais à désengluer son film d'un mélodrame qui colle aux dents, et c'est quand même bien dommage. C'était à la mode, à cette époque, ces trames impossibles montrant des jeunes orphelines battues et des pauvres garçons mourant sur des hardes, je veux bien le croire et resituer le film dans son contexte ; n'empêche : Griffith n'y va pas avec le dos de la cuillère là-dedans, et concentre même toute son action sur le seul pouvoir larmoyant de son scénario. Le film, en effet, ne raconte pratiquement rien, et passe juste 1h30 à torturer son pauvre personnage féminin et à la faire côtoyer l'enfer. Très (trop) lent, ce cinéma-là, qui n'avait pas encore compris que le public savait réfléchir par lui-même, souligne tout, méprise l'ellipse, appuie toujours sur les sentiments les plus primaires de son spectateur. Jugez du potentiel lacrymal de la chose : Lucy est une petite gamine toute mimi harcelée et battue comme plâtre par son père, un boxeur bas du front raciste, ivrogne, joueur et despotique. Elle ne se sait pas aimée en secret par Cheng-Huan, un immigré chinois venu là pour apporter la paix aux Anglais mais voué désormais à la misère et à la gabegie. Un jour que Battlin', le paternel zemmouriste, y va un peu fort de la torgnole, Lucy se réfugie chez notre Chinois. Ce sera la décision fatale, et après une longue nuit où notre héros contemple la ciel en s'arrachant les poignets devant sa bien-aimée souriant bellement devant sa poupée d'amour, le sang coulera, le misérable paiera et le méchant paiera sa tournée, aaaarh chienne de vie.

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C'est complètement improbable et on ne croit pas une seconde aux personnages : Cheng est un blanc jouant les Asiatiques, ce qui lui donne un regard bizarrement strabique ; vêtu d'une vague blouse à la Mao, il s'est dit que ça suffirait bien à faire chinois, et peut donc entièrement se concentrer sur ce qu'il sait faire de mieux : rouler les yeux en maudissant l'existence. Face à lui, Lillian Gish, que j'aime bien d'habitude, campe une Lucy assez simplette, et elle est ridicule : elle trouve formidable l'idée de se servir de ses doigts pour se dessiner un sourire forcé, et le fait 400 fois, et on a presque envie de lui mettre un petit coup de latte en plus après le passage de Battlin' tellement elle est con. Seul Donald Crisp s'en sort avec bonheur dans le rôle du crétin brutal, preuve que les méchants sont toujours plus sympathiques que les gentils au cinéma. Pris entre une introduction mille fois trop longue et un dénouement qui n'en finit plus de finir (mais tu vas mourir, oui ?), le film, dans son scénario est à peu près irregardable aujourd'hui, lourd, poussif, too much.

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Bon, c'est vrai que côté réalisation, c'est beaucoup mieux. La maîtrise et l’audace de Griffith dans ce domaine ne sont plus à prouver, et il nous offre une nouvelle fois une démonstration de virtuosité, peut-être moins clinquante que d’habitude, plus discrète disons, mais non moins spectaculaire. Il y a là-dedans toute une symphonie d'échelles de plans qui, loin d'être gratuite, s'avère au contraire très pertinente pour parvenir ainsi à enfermer de plus en plus les personnages dans un tout petit cadre : partant de plans assez larges, de cadres d'ensemble sur des paysages, sur des ambiances de rue, il resserre très progressivement ses plans pour parvenir à cette scène splendide : Lucy enfermée dans un placard, son popa défonçant la porte avec une hache afin de la châtier, image traumatique qui a dû beaucoup impressionner le public d'alors (et que Kubrick a très certainement piqué son heure venue) : plans courts, très serrés, montage parallèle virtuose avec Cheng accourant pour la sauver (arrivera-t-il à temps ?), c'est du grand art. En 1919, Griffith semble déjà maître de toute la technique cinématographique et nous donne une leçon de maîtrise. C'est toujours ça de pris, à défaut du reste.