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Mesdames et Messieurs, je vous présente le plus gros succès de l'histoire du cinéma brésilien, le "Tontons flingueurs" local, le truc qui passe tous les Noëls dans les télévisions du pays. Ça paraît tout de même aberrant, puisque Dona Flor et ses deux maris a un aspect érotique certain, mais enfin voilà, le fait est. Plus étonnant encore : le film est très moyen, pas super drôle, criard et bruyant, assez lourdaud, enfin bref on est à deux doigts du nanar. Rien que le pitch paraît quelque peu douteux : il part du principe que, pour qu'une femme soit épanouie et heureuse, il faut qu'elle ait à disposition deux spécimens d'hommes différents. D'un côté, un beauf mauvais garçon, insultant et coureur, joueur et ivrogne, mais baiseur de première classe ; de l'autre, le brave pharmacien gentil et concon, propre sur lui et fortuné, peut-être pas une flèche au lit mais tout à fait respectable. Dona Flor a la chance de pouvoir avoir les deux : la première partie du film nous raconte son histoire tempétueuse avec Vadinho, la muflerie faite homme, qui la maltraite comme pas possible, la trompe à la moindre occasion mais l'aime passionnément, et le lui prouve dans des étreintes torrides. Puis, à sa mort (qui survient d'ailleurs dès les premières minutes du film), la dame se tourne vers le Dr Madureira, notable gentil et sage, et c'est la petite vie confortable qui commence. Mais le fantôme du premier mari débarque alors, dans son plus simple appareil, pour combler enfin cette flamme de salope qui sommeille en Flor et que son pharmacien a éteinte. Il ne faudra que quelques belles paroles et deux ou trois gestes insistants pour que Dona Flor finisse par céder aux avances explicites du spectre, et trouver enfin le parfait équilibre à sa vie.

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On comprend bien la part d'insolence et de scandale qu'a pu déclencher le film en pleine dictature au Brésil, la part de libération qu'il contient à tous points de vue : moral, sexuelle, comique, anti-bourgeoise. Ça a dû être quelque chose, je ne le nie pas. Barreto, alors débutant, adapte un livre de Jorge Amado et sa transcription en film, paillarde, provocante, a dû en agacer plus d'un. Et c'est vrai que dans ses quelques bons moments, la frontalité du film fait plaisir : ce plan final, qui montre Flor sortir de la messe avec son pharmacien satisfait à un bras et son amant à poil à l'autre est une image forte et dérangeante par-delà sa gauloiserie bon enfant. Derrière les cris et le tumulte, derrière cet érotisme un peu putassier (bien belle comédienne, quand même, que cette Sonia Braga), le film fait la part des choses, et s'il fustige le bourgeois, il égratigne aussi pas mal le prolo hâbleur. Les hommes sont renvoyés dos à dos, et le pauvre Madudeira a même droit à de beaux regards fiers de Flor lors de la belle scène du concert de musique classique. Il faut vraiment les deux côtés de la masculinité pour combler Dona Flor, et ni le conformisme ni l'anti-conformisme n'ont la préférence du cinéaste, qui se moque indifféremment des deux. Mais que tout ça a vieilli, que tout ça sent la plaisanterie de corps de garde, que tout ça est mal fagoté. Monté comme un film de cul des années 70, joué au rabais, le film s'enterre dans des séquences mille fois trop longues, dans des répétitions inutiles, et dans une construction générale toute pétée. Avant qu'on en vienne au cœur du film, il faut se taper une bonne heure de criailleries pénibles et quelques mimiques pas drôles de Vadinho, un cabotin terrible. Les couleurs du film ont failli me rendre aveugle, et on se dit que c'est tellement con que la petite lecture politique qu'on peut en faire est sûrement involontaire de la part des créateurs du film. En tout cas, s'il a été rebelle à une époque, il n'en reste aujourd'hui qu'une pénible comédie à la Christian Gion.

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