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Voilà un documentaire "intérieur" comme on les aime à Shangols, qui démarre sur une quête un peu onirique pour parvenir au bout de ses 90 minutes à un constat plus universel. Douce satisfaction donc, de sentir un cinéaste aborder ainsi le documentaire par la voie la plus intime. Carrément ouvert pourtant sur l'extérieur, Birds of America retrace l'épopée de Jean-Jacques Audubon, peintre français qui, au XIXème siècle, a décidé de recenser tous les oiseaux qu'il pouvait trouver le long du Mississippi, et notamment en Louisiane. Le bougre en a ramené des centaines de planches qu'il faut bien qualifier de magnifiques, que le film nous fait admirer à loisir. Ces dessins précis et colorés sont envisagés par Lœuille comme la représentation d'un paradis perdu, d'une Amérique encore sauvage, peuplée de peuples d'Indiens, où la nature avait encore toute sa place. Mais depuis, les temps ont changé, l'industrialisation a galopé, et les "native" ont été irrémédiablement chassés de leurs terres, en même temps que la nature sauvage. Et les oiseaux documentés par Audubon apparaissent désormais comme des spécimens d'une époque rêvée, révolue, que les Américains vénèrent aujourd'hui comme représentation fantasmée de la grande Amérique naturelle. Un paradoxe (on a détruit sans vergogne ce qu'on admire aujourd'hui comme étant une époque bénie) que le film raconte avec beaucoup de sensibilité et une vraie mélancolie. Porté par une voix off très belle (que ce soit la tessiture de la voix, celle de Sivadier, ou le texte, très fin), Birds of America regarde l'Amérique d'aujourd'hui, urbanisée, polluée, en tentant d'y accoler cette imagerie merveilleuse des oiseaux d'Audubon.

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C'est d'ailleurs le sens de cette ouverture de film vraiment magnifique : à l'image, on voit des remorqueurs tout gris, des ports industriels, un fleuve complètement envahi par la laideur ; et la voix off entame un récit à la Thoreau, en contradiction avec ces images. C'est le choix, très pertinent de Lœuille : jouer sur la dichotomie entre le monde tel qu'il devrait être (ou tel qu'il a été) et le monde moderne. Bien sûr, le débat écologique fait son apparition de manière très prégnante là-dedans : les plans fascinants de l'aquarium envahi par les vestiges industriels, cette balade dans le bayou complètement déserté depuis que les entreprises pétrolières ont mis la main dessus, les photos spectaculaires des forêts qu'on abat. C'est sûrement la volonté principale de Lœuille, mais finalement ce n'est pas celle qui m'a le plus intéressé. Plus touchante est cette histoire assez mélancolique d'une Amérique sauvage et primitive qui a disparu sous les invasions du progrès : il y a une toile incroyable, au symbolisme appuyé, qui montre Le Progrès, installant des câbles télégraphiques sur une plaine, la ville avançant inexorablement, devant des Indiens fuyant à toutes jambes ; il y a ces Indiens survivant racontant les rapports ancestraux de leurs peuples avec la nature, avec les oiseaux ; il y a cette promenade en ville, où les oiseaux sont finalement réduits à de vastes fresques qu'on ne voit qu'une fois les magasins fermés. Le film documente la perte d'une conception du paradis, à travers les oiseaux d'Audubon, et le fait avec une sensibilité émouvante. On est tout triste à la sortie du ciné, avec l'envie de revoir un peu ces pics-vert disparus (très joli film d'époque, d'ailleurs, qui nous montre ces volatiles quand ils étaient encore de ce monde), ou de retraverser ces grands espaces vierges de civilisation. C'était certainement le but du film, et le résultat est donc probant : beau film.

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