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Le chemin vers la poésie est âpre et semé d'embûches, et il faut bien parfois en endurer toute la complexité pour y goûter pleinement, ce sera ma leçon du jour. Pourquoi pas donc se taper cet ardu film portugais, considéré comme un sine-qua-non de la culture lusophone, que Rouch ou Costa mettent même à égalité avec Oliveira dans l'importance qu'il revêtent pour la cinéma portugais ? C'est parti donc, et dès le départ on sent qu'on n'est pas parti pour deux heures de franche gauloiserie. Reis et son épouse installent leur caméra au fin fond du pays, dans une région qui semble n'avoir pas bougé depuis un siècle et demi, le Trás-os-Montes. Là-bas, tout est raide, dur, triste, on rigole quand on se coupe un bras, on passe sa vie à trimer comme un bœuf. Les deux bougres se passionnent pourtant pour ce territoire coupé de tout, ayant au fil du temps acquis sa propre culture, ses propres légendes, ses propres rites et rituels. Façon essai rimé, ils livrent donc du pays une vision ample et multiple, brassant l'Histoire, les croyances, les petites habitudes, les personnages, les périodes, dans un seul et vaste mouvement. Il en résulte un film-puzzle, pas facile à aborder, mais qui, si on se laisse aller à son flux qui tient parfois de la magie ou de l'incantation, finit par vous prendre dans ses filets.

Trás-os-Montes

Car les bougres se méfient de la trame comme de l'émotion, et tiennent à la plus grande honnêteté vis-à-vis de leur modèle. En deux heures de temps, et sans jamais quitter ce minuscule périmètre ouvert pourtant à une campagne magnifique, on a l'impression de traverser tout ce qu'on peut dire sur la région : on y voit les légendes croiser le réalisme quasi-documentaire, on y voit des minuscules débuts de trame rencontrer des pans d'Histoire, on y voit enfin une volonté ethnologique de rendre compte exhaustivement de la vie des gens, et des gens souvent oubliés du cinéma. Le fil conducteur, si on peut appeler ça ainsi, ce sont les enfants, témoins émerveillés et parfois malmenés de cet "acte poétique" (comment appeler ce film, sinon ?). Avec eux, on passe subtilement d'une espèce d'état primaire de la nature et du peuple jusqu'à la magie pure (ces plans sublimes du train qui quitte enfin les montagnes pour rejoindre la réalité, traversant la nuit jusqu'à disparaitre presque complètement à l'écran, symbolisé par de longs sifflements plaintifs dans la plaine), en étant passé par le documentaire le plus pur, par une appréhension de la réalité très sèche, et qui fait penser effectivement à Jean Rouch. Le glissement imperceptible entre réalité concrète du territoire et mythologie de celui-ci est impressionnant de maîtrise : on ne sait pas exactement à quel moment on passe dans la magie, et on se retrouve les deux pieds dedans alors même qu'on pense continuer à voir un documentaire. Reis et Cordeiro ont en tout cas l’œil et le sens de la durée : certains de leurs plans sont tout simplement sublimes, dans ces cadres très pensés qui prolongent les lignes de fuite, et dans le temps qu'ils prennent pour vous enfoncer l'image dans l’œil (cette gamine qui salue un cavalier, son ombre s’allongeant sur le sol, et c'est parti pour 2 bonnes minutes). Trás-os-Montes est ardu, mal-aimable avec sa construction complètement éclaté, avec son mépris de la trame, avec son image crasseuse et ses scènes souvent sibyllines ; et je ne dis pas qu'on ne s'y fait souvent bien chier. Mais malgré tout, cette tentative d'observation globale d'un lieu est impressionnante. Un de ces films impossibles à faire aujourd'hui, mais qui vous rentrent dans la rétine durablement.

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