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Qui dit du Panahi (même si ce n'est pas Jafar), dit Iran, et qui dit Iran, dit de la route... C'est bien sur un road movie que nous emmène ici Panahi dans une sorte de nouvelle tradition cinématographique du pays. Au programme trois adultes, un gamin et un chien et surtout un objectif : amener le fils aîné à la frontière pour qu'il puisse quitter le pays... On discute à bâtons rompus (c'est bavard, dans la première partie tout du moins), on chante, on s'insulte, on déconne, on rit et on s'observe aussi pas mal... Si le gamin franchement casse-couille est truculent, si le père, avec sa jambe dans la plâtre, est assez caustique et pince sans rire, si la mère, sous son voile, cache un certain sens du délire (les chansons la mettent facilement en train), le conducteur, lui, le fils donc, celui qui roule vers son destin, est plutôt taiseux : on ne sait trop s'il a hâte de quitter cette famille bruyante ou s'il est ému de devoir quitter les siens, n'empêche qu'il observe tout cela avec une certaine réserve... L'entrain dans la bagnole, on le devine, permet au moins, le temps du voyage, de ne pas se poser trop de question sur l'issue fatidique du voyage... Mais le moment des séparations (et de l'émotion brusque ?) finira bien par advenir...

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Alors c'est vrai qu'au départ, on s'engage dans ce trip avec une véritable bonne humeur : le gamin, insaisissable, insolent, gouailleur, trouve toujours la petite répartie pour nous faire marrer, le père, bougon, tend, par ses réflexions, à remettre un peu tout le monde à sa place et la mère, par son air faussement enjoué, essaie tant et plus de mettre l'ambiance... Il suffit d'un cycliste (tricheur - il participe à une course mais profite sans vergogne de la voiture...) qu'on récupère au bord de la route pour que le film prenne même un petit côté délirant (de l'Iran aussi, on peut dire) sympathique... Seulement voilà, la dynamique malheureusement s'épuise un peu vite - alors même que l'on arrive à destination, l'humeur et le rythme retombent et l'on perd un peu de vue notre joyeuse troupe... Panahi tend semble-t-il à vouloir prendre son film un peu trop au sérieux et cela ne le sert point... Il tente par exemple un très long plan-séquence fixe, entre le père et le fils,  et ce qui aurait pu donner un échange de position de pure mauvaise foi retombe vite dans le léger courant de la rivière - une scène un peu trop improvisée (?) qui s'essouffle vite. Si on admire encore le sens du cadre (sur les paysages notamment) de Panahi, l'élan de départ est un peu brisé et on assiste aux dernières chansons un peu forcées sans plus guère de plaisir. Sympa mais s'effilochant un brin au fil des kilomètres...   (Shang - 09/02/22)

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Scandale et gabegie, je pense à peu près l'inverse de ce film splendide, qui ne se prend justement jamais au sérieux à mon avis, et sait toujours raconter avec fantaisie des choses graves. C'est évident dès les premiers plans : il y a là un metteur en scène. Le sens du cadre incroyable, dans la tradition du "film de voiture" de ses glorieux aînés, fait beaucoup pour la beauté plastique du film : le monde extérieur, vu très souvent à travers la vitre, est découpé comme les cases d'une BD, et on a rarement vu un cinéaste aimer autant le hors-champ (Shang ricane) que Panahi, qui l'utilise en esthète. Regardez la scène du cycliste : un modèle de maîtrise formelle, depuis l'entrée dans le champ dudit jusqu'à l'arrêt de la voiture et le dépassement par les autres cyclistes, c'est un enchantement de cadres intelligents, de choses qu'on cache, de choses qu'on dit, de subtilité. Mais c'est pourtant pour ma part la première moitié du film qui m'a le moins plu, et j'avoue avoir mis longtemps à rentrer dans le film. Peut-être parce que, très pudique et cultivant le mystère, Panahi refuse de nous dévoiler les raisons du départ du fils, les véritables relations entre ces êtres, le pourquoi de certains détails étranges (le père qui est dans le plâtre depuis maintes semaines, le visage fermé de l'aîné) ; et que cet aspect indicible m'a empêché de vraiment apprécier cette longue mise en place. On observe cette famille souvent en arrêt dans leur périple, entre le tourisme et le but à atteindre ; et tout comme eux, on en prend plein les mirettes avec ces paysages extraordinaires que Panahi filme avec un respect proche d'un Nuri Blige Ceylan : le territoire, traversé en bonne et due forme, est sûrement le personnage principal du film, et le fait même de nous "empêcher" de le voir en le limitant aux petites ouvertures de la voiture (avec même le môme qui trace un dessin sur le carreau) est une grande idée de mise en scène. Quand il se laisse contempler dans toute sa splendeur, on est épaté par la puissance visuelle du film. Notamment dans ce très long plan large, composition d'image faussement parallèle qui vous rentre dans l’œil aussi durablement qu'une image de son compatriote Kiarostami.

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Après cette première partie qui retient ses coups, le film s'ouvre brusquement et ne se cache plus de sa sentimentalité, de son goût pour l'émotion. Les personnages exposent enfin leurs fêlures, malgré le côté taiseux du père et du frère aîné, et le film devient moins "austère", ménageant des pointes d'humour délicieuses, des moments d'émotion directe vraiment poignante, et surtout ces aberrants moments de comédie musicales, qui arrivent sans du tout s’annoncer : la musique (dont ce petit morceau de Schubert qui revient sans arrêt) est envisagée comme le véhicule d'une sensation totale, et je vous défie de résister à la dernière scène, où Panahi dispose les corps façon tableau dans l'espace, envoie la musique, et regarde les pleurs couler. Non seulement le gars est un directeur d'acteurs fabuleux (et notamment de ce gosse, les Iraniens ont décidément un don pour ça), mais il est aussi doué pour l'écriture (les personnages sont surprenants, imprévisibles) et déjà un maître dans la mise en scène. Moi je dis : ne faisons pas la fine bouche, bienvenue au club des grands cinéastes iraniens (qui en compte déjà moult) et vive Hit the Road.   (Gols - 12/05/22)

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