6_donne_per_l'assassino

Sous nos yeux ébahis, voilà Mario Bava qui invente le giallo, comme ça, boum, en direct. En un film, les bases entières du genre sont posées et ne bougeront guère dans les années à venir. On n'est guère fanatiques, sur Shangols, des excès baroques de Bava, mais il faut bien reconnaître qu'ici il se montre visionnaire et plus qu'inventif, audacieux dans ses choix et radical dans sa manière de les mettre en forme. On s'incline donc devant Six Femmes pour l'assassin, qui a su renouveler le polar, le film d'horreur et le film érotique en un seul coup de maître. La clé du truc, c'est la couleur. Je suis daltonien, voyez-vous, mais même comme ça je vois bien que ça ne tient qu'à elles. Bava filme ses meurtres dans des éclairages complètement incongrus : peaux roses ou vertes, intérieurs éclairés en pourpre, extérieurs d'un bleu primaire, etc. Cette absence totale de réalisme dans les lumières induit un monde abstrait, pictural, qui éloigne le film de la réalité. Dans un tel contexte, les délires baroques de Bava peuvent avoir libre cours. Ces couleurs nous annoncent qu'on est au cinéma, qu'il ne faut pas prendre pour argent comptant ce qu'on nous montre ; autant donc montrer le pire. En l'occurrence les assassinats en masse de donzelles dans une demeure gothique frappée par une tempête. Nous sommes dans une maison de haute couture, menée par une propriétaire à poigne. S'y croisent nombre de personnages, l'administrateur, les modélistes, et toute une palanquée de mannequins sexy. C'est sur elles que va se concentrer le mystérieux assassin masqué, puisqu'il va tour à tour expédier ad patres six d'entre elles, dans des raffinements meurtriers de plus en plus sophistiqués, qui va du simple éventrement au poignard jusqu'à l'exposition de la partie faciale de la dame à la surface brûlante à incandescence. On a mal pour elles, et envie d'autant plus de connaitre l'identité du tueur, qui pourrait bien être l'intégralité de la distribution, tant tous sont torves et douteux. Mais bien entendu, il faudra attendre la toute fin du métrage pour savoir enfin la vérité.

sixfemmespourlassassin1

Bon, mais ce n'est pas dans le scénario que le film brille. C'est plutôt dans l'étrange personnalité de son réalisateur, et dans sa façon d'illustrer ses fantasmes dans la mise en scène. Adepte du premier degré, Bava ne se prive pas de charger chacun de ses meurtres, aussi vilains soient-ils, d'une aura sexuelle troublante. Il y a dans ces violences quelque chose de pulsionnel, d'étrangement érotique, alors même qu'on ne voit jamais clairement les parties charnues de ces dames. On sent bien que ce tueur obéit autant à des pulsions de mort qu'à des pulsions de viol, de sexe, de possession charnelle. Tarte à la crème du giallo, le mélange entre Eros et Thanatos explose ici dans des scènes partagées entre attirance et répulsion. Dans des plans tous plus excessifs, tordus, formels les uns que les autres, Bava réalise une symphonie de meurtres qu'il prend un malin plaisir à rendre sadiques et gore, le tout dans la simple intimité d'une maison, avec deux trois projecteurs et pas mal de gélatines pour faire péter les couleurs. L'épure de la trame force le respect, surtout en regard avec cette forme très chargée. Une seule trame qui va son chemin avec fatalité, pas de personnages extérieurs, une enquête policière reléguée au second plan, et de l'assassinat. Marchant sur les traces de Hitch, Bava réussit même quelques séquences fameuses, comme ces échanges de regards autour d'un sac contenant un journal intime important pour tous : le sac en gros plan très hitchcockien, et toute une organisation des personnages autour, pour un grand moment silencieux chargé en suspense. Bon, c'est vrai qu'on s'éloigne un peu du bressonisme avec ces cadres les plus tordus et ces couleurs les plus improbables possible ; mais dans le genre, voilà un des fleurons.

sei_donne_F3