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Bon goût à tous les étages dans ce film sain et poli, qui montre dans de somptueux cadres à la flamande des rapts de bébé, des viols, du meurtre, de la consommation de merde de chien, du cannibalisme et du trafic de coke, le tout dans une joyeuse ambiance débridée. Autant vous dire que Waters cherche le bâton, et qu'il le trouve à chaque instant de Pink Flamingos, véritable scandale cinématographique qui vient titiller chacune de nos fibres civilisées. Il y a quelque chose d'aberrant et d'admirable à prendre ainsi le revers systématique de tout ce qui fait le bon goût, de renverser une par une toutes nos sacro-saintes valeurs, et d'en faire un objet drôle et gênant comme peu l'ont réussi. Tout, tout, tout, dérange là-dedans : ça commence par le personnage de Divine, ici surnommée Babs Johnson, et son physique de drag-queen obèse surmaquillée et peroxydée en orange. Véritable tâche sociale et politique dans le film, elle promène sa dégaine avec une fierté assumée, cherchant coûte que coûte à mériter son titre d' "être le plus répugnant de la planète". Elle ose tout, et réussit tout, jusqu'à, donc, cette scène un poil cracra où elle mange la merde directement sortie du caniche nain (scène sans trucage, nous assure Waters, hilare, dans le bonus DVD). Avant ça, elle campe un personnage qu'on peut qualifier de haut en couleur, flanquée de complices tout aussi barrés qu'elle : sa mère débile qui vit dans un parc à bébé et ne mange que des œufs, son fils qui sort son chboube plus que de raison, et son amie qui a une légère tendance au voyeurisme. Sa petite vie tranquille est menacée par le couple Marble, duo sataniste et criminel (ils enlèvent des femmes, les font féconder, les tuent et revendent les marmots), jaloux de sa légende et prêts à prouver que ce sont eux qui sont les plus immondes sur cette terre. Ça ira assez loin, puisque les Marble finiront explosés par Divine en direct devant les caméras.

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Difficile à regarder, tout ça, tant tout revendique un aspect crasseux. Outre que le film est criard et laid, tout ce qui nous y est montré ferait rougir le Marquis de Sade et on dirait que Waters n'a aucune limite, cherche à tester justement ses propres possibilités. Profitant d'une époque qui s'ouvrait enfin un peu (le cinéma porno était légalisé, et Pink Flamingos en porte des traces), il monte des séquences qui attaquent tour à tour chaque valeur américaine : meurtre, drogue, sexe, cannibalisme, alcoolisme, déviances sexuelles, canons de la beauté, presse, capitalisme, tout passe au hachoir de son regard acerbe et provocateur. Le résultat, malgré la laideur, malgré le côté punk, est spectaculaire : on ne cesse de béer devant les provocations du film, qui n'a pas perdu une once de son pouvoir de répulsion aujourd'hui. Rares sont les films qui ont le pouvoir de vous faire détourner les yeux (il y a ceux de Lelouch, mais c'est un autre débat) ; ici, quand un type se met à chanter avec son trou de balle, c'est notre geste naturel. Le plus épatant est que Waters, dans son anarchie violente, est un assez bon cinéaste, et parvient à mener finalement une histoire qui se tient, pour peu que vous acceptiez qu'on puisse bouffer un flic venu interrompre une orgie : montage au couteau mais fluide, cadre pas si bordélique que ça, dialogues marrants, scénario qui tient, on est loin du n'importe quoi. C'est juste cette façon de chercher nos limites qui épate, qui le rattache à un Ferreri ou un Pasolini, dont l'existence rassure même, à l'heure où les films sont tellement lisses. Un moment bis hyper gênant et hyper réjouissant, un film qu'on ne souhaite à personne mais doté d'une santé revigorante !

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