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Un peu partagé par ce docu dont j'attendais beaucoup, féru que je suis de films sur la danse. D'un côté, le projet le plus excitant du monde, et qui a d'ailleurs donné un spectacle assez bouleversant : la mise en scène de l'opéra baroque de Rameau, Les Indes Galantes, par l'intrépide Clément Cogitore à l'Opéra de Paris. Cette vaste fresque sur l'esclavage a emmené l'imaginaire du bougre vers des contrées beaucoup pus contemporaines, et il a vu dans cette sorte d'histoire de la violation de l'homme par l'homme une image de la ségrégation aujourd'hui, qu'il choisit donc d'exprimer dans l'appareil le plus frontal qui soit : il va mêler à sa distribution classique, à son orchestre précieux, une flopée de danseurs "urbains", cette classe de mecs et de filles issues du hip-hop et ayant développé des niches en son sein. Le film de Béziat, qui se propose d'être une sorte de making-of de cette mise en scène, va suivre ces jeunes, pour la plupart incultes en opéra, pour la plupart n'ayant jamais pénétré dans aucunes des antres de la bourgeoise parisienne, et qui viennent apporter un souffle indéniablement jeune et sulfureux sur les ors de l'Opéra de Paris avec leurs chorégraphies saccadées et pleines de transes, violentes et volontairement arythmiques. Peu à peu cette joyeuse et colorée compagnie infiltre proprement le spectacle et va même inventer le spectacle lui-même, l'amenant vers des lectures inespérées. C'est la rencontre entre ces deux mondes, celui cultivé et feutré de l'opéra, celui bruyant et politique des jeunes urbains, que Béziat a en tête de rendre, enregistrant au final le fait que, oui, l'osmose se fait : Les Indes Galantes sera un énorme succès, porté par l'incandescence de ce final génial qui vous prend au tripes (déjà sujet d'un court-métrage de Cogitore à l'origine du projet).

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Mais très vite, finalement, cette volonté politique, cette visée sociale du projet, s'efface devant la beauté toute simple d'un spectacle en train de se monter. Béziat filme bien, ça et là, quelques scènes exemplaires de ce fossé social, enregistre un dialogue ironique  d'un danseur ("ça fait des années qu'on a fait entrer la culture urbaine dans leurs spectacles, ils croient qu'ils ont inventé le feu ?") ou le regard hébété d'un autre face à un spectacle d'opéra hyper-codé ; mais rien n'y fait : le sujet n'y est pas, et la fusion entre les deux mondes se fait dans la douceur, sans heurts jusqu'au bout. Cogitore, très attentif à chaque détail, y est pour beaucoup, mais aussi la profonde connivence de toute son équipe : le chef d'orchestre, génial Leonardo García Alarcón, ou les différents chanteurs se mettent au diapason de cette vision, et au niveau de ces danseurs grandioses mais un peu tout feu tout flamme. Ce qu'on voit, plus qu'un choc, plus qu'un débat politique un peu attendu, c'est une équipe travailler, et c'est très beau. Si le film s'égare trop souvent en voulant filmer TOUT, à la manière d'un Wiseman, de l'équipe de costumières au décorateur, s'il échoue dans sa tentative de réaliser une poignée de portraits de danseurs extirpés de l'immense chantier de travail (des petites vidéos portraits pas très parlantes, et c'est tout), il montre avec beauté une chanson se travailler, un mouvement se trouver, une correspondance se faire entre chant et danse.

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Surtout il montre de larges extraits du spectacle, très impressionnant. Et il montre ce qu'est le stress, cette tension effarante qu'il y a juste avant le lever de rideau, alors qu'on vient de passer une année à travailler, à en chier, à buter, à échouer... Indes Galantes, au final, est magnifique quand il cesse de vouloir jouer au film social qu'il envisageait d'être. De ce côté-là, il n'y a presque pas de sujet ("Les gens disaient qu'ils venaient nous voir ; mais c'est nous qui sommes allés les voir" dit très justement un des danseurs sur la fin). Mais quand il filme des corps en mouvement, des gens étonnés de la puissance des autres, une énergie naître, il trouve son sujet, peut-être moins bankable, mais beaucoup plus fort. Béziat a réalisé un excellent docu, mais peut-être un peu contre lui-même.