"Tu sais pourquoi j'ai épousé ta tante ? Un jour, je ne savais pas quoi lui dire.
Alors je lui ai dit : Je t'aime."

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Authentique chef-d’œuvre que ce film de Risi dont j'ignorais l'existence, et qui condense à peu près tout ce qui fait la grandeur et les goûts douteux du sieur : il y a de la farce là-dedans, du macabre et de l'insolence, mais il y a aussi un drame profond et une mise en scène extraordinaire. Risi s'y livre à un jeu de massacre, exercice qu'il maîtrise à merveille ; oui, mais il le fait cette fois-ci dans une noirceur et une tristesse étonnantes, qui imprègnent littéralement le film. Tout part en déréliction là-dedans, à l'image de la Venise crade et croupissante qui donne son décor à la chose. Une Venise filmée comme une triste ville désuète, envahie par les ordures, endormie, où quelques anciens palais à moitié en poussière et quelques villas abandonnées témoignent d'un temps perdu d'aristocratie moisie et de bourgeoisie d'une ancienne époque. Dans ce décor (et de nuit, on le remarque lors d'un spectaculaire faux raccord : le bateau longe les maisons de nuit, et accoste de jour), débarque le jeune Tino, adolescent boutonneux et provincial venu là pour apprendre le dessin. Il est accueilli par sa tante, triste et amorphe ex-beauté (Deneuve, sous-exploitée mais dont l'entre-deux âges exprime parfaitement le fond du film), et par un oncle autoritaire et viril (Gassman, génial). Dès la visite de la vieille demeure familiale, on comprend qu'il va y avoir un problème. A côté des pièces grand crin habitées, il y a tout un labyrinthe de pièces abandonnées, en friche, remplies de vieux théâtres, d'escaliers dérobés et de trappes secrètes. Et en haut d'un de ces escaliers, la tâche familiale : un autre oncle, fou, monstrueux, véritable bombe de rictus et de bruits peu ragoutants, enfermé ici, et qui devient l'obsession de Tino : les bruits de pas de tonton au-dessus de sa tête hantent ses nuits. Mais qui est donc ce monstre inquiétant ? qu'est-ce qui l'a rendu dément ?

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Un aspect, donc, un peu Barbe-Bleue dans ce scénario tordu qui prend peu à peu une ampleur effrayante. Il y a quelque chose de délétère dans cette vision glauque de la ville de rêve qu'est Venise, et cette noirceur déborde sur la demeure close dans laquelle est enfermée Deneuve. Demeure bien entendu symbolique comme il se doit de la psychologie déviante de ses propriétaires : le marécage dans lequel végète ce couple épouse les pièces poussiéreuses et les couloirs labyrinthiques de la maison. Au sein de ce décor idéal, sublimement photographié par Tonino Delli Colli, les pulsions les plus morbides peuvent se déployer, et la résolution de l'histoire sera d'ailleurs particulièrement monstrueuse. On pourrait croire vu ce que j'en dis que le film est morbide et glauque ; mais Risi parvient toujours à amener des respirations au sein de ce drame torve : par la présence comique du niais Tino, qui découvre les joies de l'amour et de l'art avec une sorte d'émerveillement candide, et surtout par la présence affolante de la mignonne Anicée Alvina, qui se met à poil à peine apparue à l'écran, et qui apporte un lumineux contre-point à la noirceur de l'ensemble. Toujours dans un équilibre parfait, le film alterne ainsi scènes de comédie (l'humour allant de la fantaisie à la grosse farce) et sombres secrets de famille, dans une atmosphère gothique (les apparitions du dément sont réellement effrayantes) et en même temps très italienne. Voilà qui tranche avec les ambiances habituelles de Risi ; mais voilà qui lui secoue agréablement les puces : Âmes perdues est un grand film désespéré et ricanant.

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