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Un Grand Prix à Cannes tout en discrétion cette année : Compartiment n°6 montre une belle modestie de propos et d'exécution, et ma foi ça fait du bien aussi de ne pas toujours être dans la surenchère et dans la complexité. Bon, c'est vrai que le film est un peu petit, manque d'éclat, mais il est doté d'une jolie justesse de sentiments, de deux personnages forts et d'une réelle sensibilité dans la mise en scène, qui font qu'on ressort tout mouillant de la projection. Tout mouillant et frigorifié aussi : le film vous fait éprouver physiquement les grands froids russes, littéralement envahi par la neige, la nuit et la glace. On voit bien là qu'on est dans un film sensoriel, qui mise beaucoup sur la sensibilité au sens strict. Nous voici donc dans la Russie d'aujourd'hui, ou plutôt légèrement à son orée, puisque la majeure partie du film se déroule dans un train qui traverse le pays. A son bord, Laura, étudiante finlandaise ayant entrepris, à la suite du désistement de son amoureuse, de gagner seule la ville de Mourmansk, au Nord, pour y contempler des pétroglyphes, sortes de dessins sculptés dans la pierre. Dès le départ, elle se voit contrainte de partager son compartiment avec Vadim, garçon un peu brut de décoffrage qui se rend là-bas pour y bosser en tant que mineur. La première rencontre est à l'image de ce duo mal assorti, brutale, bourrine et conflictuelle. Mais peu à peu, au cours de ce long, très long voyage, nos deux héros vont se rapprocher, apprendre à se connaître puis à s'apprécier, partager galères et petites joies, jusqu'à ce qu'un sentiment amoureux discret mais indéniable naisse. Rien que de très attendu, me direz-vous ; oui, mais c'est fait avec une telle justesse de sentiment, un vrai sens des personnages, que ce scénario vu mille fois avant passe comme un authentique moment de compréhension humaine. Menant son histoire tout droit, avec une magnifique simplicité, Kuosmanen parvient à toucher quelque chose d'éternel dans le sentiment amoureux : hasardeux, inexplicable, joyeux et sans frontière.

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Porté par deux comédiens vraiment inspirés, le film nous présente une Russie assez loin des clichés. Certes, on prend en pleine face la pauvreté des lieux, l'âpreté des rapports humains, la dureté des paysages et du climat. Mais par la bande, quand la caméra de Kuosmanen quitte pour quelques instants les gros plans sur ses acteurs, on aperçoit une Russie chaleureuse, généreuse, et parfois jolie avec ses petites villes secrètes et ses grands paysages enneigés. Compartiment n°6, lui-même volontiers secret et peu disert, montre dans ce bel écrin le sentiment amoureux naître, cachant à l'instar des personnages ses sentiments pour mieux les faire exploser dans des séquences-clé. Ces deux-là se cherchent, se regardent, se chamaillent, se découvrent, se font la gueule, rigolent, se soulent la gueule, et au bout de tout ce festival de sentiments contrariés, finissent par s'accepter l'un l'autre, c'est très joli. Il ne cache pas son romantisme légèrement fleur bleue, et accepte complètement de nous faire pousser une petite larme au coin des yeux lors de cette séquence finale touchante. Bien qu'il ne se passe rien de primordial dans son déroulement, bien que son rythme soit lent, on ne s'ennuie pas une seconde à observer ces deux jeunes gens se tourner autour, sidérés qu'un être aussi différent leur plaise au final. Un beau film, pas inoubliable, non, mais touchant. (Gols 12/11/21)

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Alors juste comme ça, en intro, pour chambrer Gols, hein, quand il dit Russie d'aujourd'hui, je dirais juste, oui, enfin d'il y a trente ans vu l'utilisation de walkman et la gueule de la caméra - mais bon, Gols allant toujours bosser le matin avec son walkman sur la tête et une K7 de Dylan vintage dans les oreilles, c'est un peu normal qu'il n'ait pas vu le monde changer. Ceci dit, cela ne change absolument rien à la chose et à la justesse de son analyse, si ce n'est qu'on était pas encore alors dans ce monde ultra-connecté pleine de tik et de tok. On est ici dans la vraie vie, avec des types russes relous qui ne pensent qu'à boire de la vodka et qu'au cul (le héros, un peu lourd dans ses approches), et des jeunes femmes timides, pas maquillées, limite moches mais gentilles - on n'est pas dans le glamour à tout crin, et franchement cela aussi fait du bien. C'est d'ailleurs quelque chose qui donne immédiatement et indéniablement du charme à ce film où tout se joue à l'instinct (suivre ou ne pas suivre, le temps d'une nuit, dans une ville inconnue, ce type), à l'instinct (suivre ou ne pas suivre ce chien), à l'instinct (faire confiance ou pas à ce compatriote croisé au cours du voyage). C'est le propre des voyages, justement, de tenter des choses, de se laisser parfois porter, pour le meilleur (un chien qui nous mène dans une réserve d'alcool) ou pour le pire (un connard de joueur de guitare que tu aides et qui te pique ta caméra). Tout était parti sur des bases délétères (une drague poussive, une agente dans le train avec des faux airs de bouledogue, un voyage dans la nuit, dans le froid, une amoureuse absente, vite infidèle même (?)) et puis peu à peu, rail faisant, en s'enfonçant dans la neige, dans le froid, dans ce temps de la mort, un soupçon d'humanité va surgir, de complicité, de solidarité, d'amour, même, voire... L'image est terne mais les petits sourires qui finissent par éclore sur les visages de l'un ou l'autre nous éclairent comme une lanterne magique. On est contents de voir que ces deux-là, en acceptant de faire un bout de chemin ensemble sans plus s'ignorer, s'acceptent, s'apprécient, trouvent une épaule. Alors non ce n'est pas le film du siècle, on n'est pas vraiment dans la révolution artistique cinématographique mais bien dans une droite ligne ferroviaire ferme et solide... Cela n'empêche que le film sait trouver des petits moments de grâce (l'humanité de cette femme dans cette cabane au milieu de nulle part), d'humour (l'autre con qui se rétame sur le quai) et de joie (fi des pétroglyphes (en tout cas, le mystère reste entier sur leur spécificité) et chaleur de la scène où nos deux héros très communs finissent par chahuter dans la neige comme une innocence retrouvée). Moins renversant qu'un train lancé à pleine vitesse, mais touchant comme une bonne vieille fumée de locomotive. (Shang 28/01/22)

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