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Le ton juste est trouvé avec ce magnifique et bouleversant film de Trier, qui réalise enfin, après plusieurs films tout à fait excellents, son chef-d’œuvre, le film parfait sur le sujet, celui qu'on pourra revoir avec toujours la même larmichette à l’œil. Complètement conquis en effet par ce film générationnel, qui parle de gens qui nous ressemblent, de la vie telle qu'elle est, et le fait sans angélisme, avec une honnêteté et une crudité délicieuses. Le film tente de dresser le portrait d'une jeune femme d'aujourd'hui : Julie, trente ans, un désir de vie intarissable, deux hommes qu'elle aime autant l'un que l'autre, le goût du changement vissé au corps, et ses joies, ses soucis, son comportement face à la mort, au sexe, au désir, aux champignons hallucinogènes et à la maternité. 12 chapitres, comme autant de pièces d'un puzzle pour reconstituer l'état de cette femme au moment T (quelques années de sa vie), 12 moments parfois intenses et graves, parfois anecdotiques et joyeux, 12 angles pour observer ce que c'est qu'être Julie à Oslo en 2021, 12 morceaux de vie aussi palpitants qu'émouvants, aussi drôles que tristes. Le résultat tient du miracle : dans une ambiance lumineuse (gloire à Kasper Tuxen, responsable de cette image à la fois nostalgique et très claire, joyeuse et légèrement mélancolique), accompagné de musiques jazzy ou classiques qui ne sont pas sans évoquer Woody Allen (ce que vient confirmer le sens du dialogue juste, les teintes automnales d'Oslo, l'humour délicat du film), Julie (en 12 chapitres) raconte la vie telle qu'elle va, infime et mouvementée, et on n'avait pas vu depuis très longtemps une façon aussi limpide et juste de regarder le quotidien, le monde comme il est.

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A priori la mise en scène est classique, concentrée sur les acteurs. Il faut dire que Trier a réuni la crème : outre les deux formidables garçons, l'un romantique et intellectuel (Anders Danielsen Lie, toujours aussi magnétique), l'autre plus brut mais le sex-appeal en bandoulière (Herbert Nordrum), il a déniché une vraie perle avec cette petite Renate Reinsve, qui est de toutes les scènes et les irradie toutes : elle est extraordinaire, d'un naturel confondant, et traverse avec une grâce peu commune le film avec son personnage bienveillant, joyeux, mélancolique. Avec un tel trésor, inutile de charger la mule, il suffit d'enregistrer ce sourire lumineux et cette fragile dentelle dans les dialogues, que les acteurs portent avec une sensibilité éclatante : les gros plans sur Lie malade, qui livre en plan séquence l'amertume de son passé disparu (tous les spectateurs de son âge se reconnaîtront dans cette douce plainte) sont parfaitement gérés et rythmés. Le film est avant tout, donc, un plaisir d'acteurs totalement en osmose. Mais il ne fat pas croire pour autant que Trier est absent du truc : à intervalles réguliers, il vient rebooster son rythme par des audaces de mise en scène assez sidérantes, prouvant qu'il n'est pas qu'un excellent directeur d'acteurs, qu'il sait aussi développer un imaginaire original, qu'il sait rendre concrètes des émotions parfois très ténues. Les retombées d'un trip aux champignons, une présentation des ancêtres de Julie en quelques plans, ou (splendide scène) la traduction d'un fantasme d'évasion par la traversée de la ville où tous les gens sont figés sauf les deux amoureux, ou encore ces géniales scènes de drague, à la fois osées et fragiles : tout est magnifique, audacieux, moderne, culotté. Trier est autant à l'aise dans ces inventions formelles très stylisées que dans les scènes beaucoup plus sobres où il s'agit de capter les minuscules émotions. Il réalise en tout cas un film branché sur notre monde contemporain, qui l'accueille avec bienveillance et amusement, et invente un personnage de femme moderne (qui refuse d'être cantonnée à un seul homme, d'avoir un enfant, de trancher entre le métier de photographe ou celui d'écrivain) dont on tombe immédiatement raide dingue. Un gros gros coup de coeur.

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