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Après le film masqué (Tralala), voilà le film empêché : à défaut d'autre chose, le covid aura au moins permis à certains cinéastes de bousculer leurs conventions. Guermantes est un curieux projet : alors qu'il répète une pièce autour du roman de Proust, Le côté de Guermantes, avec les comédiens du Français, Honoré se voit contraint d'annuler le spectacle pour cause de pandémie. Il décide donc de transformer cette catastrophe en quelque chose d'artistique, en l’occurrence ce film qui, par-delà les répétitions autour de la pièce, présente le travail extraordinairement fragile d'une troupe, avec ses affinités, ses méfiances, ses rébellions, ses coups de génie. Le bougre, se plaçant d'ailleurs délibérément dans le rôle du méchant (puisque le metteur en scène est toujours le méchant, celui qui donne des ordres, celui qui calme, celui qui exige), filme sa troupe dans ses moments les plus intimes, dans un mélange de documentaire et de fiction, entremêlé de petits bouts de Proust et d'autobiographie : un film finalement beaucoup plus ambitieux que ce que son point de départ annonçait, puisqu'il s'agit de rendre compte de ce que c'est qu'un acteur au travail, pendant le travail, et même en dehors du travail.

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Le travail sur l'intimité des acteurs est très bien observé, comme s'il s'agissait d'une nouvelle aristocratie (le monde extérieur est pratiquement occulté, sauf à la faveur d'une ballade dans Paris où subitement, des jeunes hilares envahissent l'écran), un peu à l'instar de celle de Proust. Le minuscule monde du théâtre, au sein duquel la Comédie Française a elle-même une place à part (puisque c'est une vraie "troupe" au sens premier du terme), est montré comme un monde régi par des codes très personnels et très précis. C'est un monde où l'intimité est floue (on se caresse, on se touche, on se fout à poil au moindre prétexte, on se désire à ciel ouvert, on s'engueule au moindre écart), où les sentiments sont tout de suite exacerbés : l'orgueil de Laurent Lafitte qui veut montrer la bande-annonce de son film à tout le monde, la vanité d'untel qui n'aime rien tant que séduire toutes les femmes, le désarroi de tel autre face à son attirance pour un petit jeune, le désir brûlant d'une telle pour l'autre, ... Une troupe agaçante et bruyante, refermée sur elle-même et tapageuse (une virée au Ritz se termine en fête prout-prout avec sole meunière à la clé), qui énerve et fascine. On y voit, croqués avec justesse, les mille et uns défauts et tics de chaque comédien, et le film rend pleinement compte de cet éclectisme qui mis dans le bouillon du travail commun, finit par devenir homogénéité. On est très souvent attrapé par tel ou tel détail, notamment au cours de cette longue nuit passée au théâtre, où, dans l'obscurité, chacun laisse parler son caractère, l'une en pourchassant le fantôme de son père dans les travées, l'autre en répétant en slip sa tirade de Cyrano de Bergerac, un troisième en tirant joyeusement sur un pétard, un autre encore en se cuitant consciencieusement.

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Au milieu de tout ça, Christophe Honoré, qui se filme comme l'intrus, ni tout à fait là, ni tout à fait ailleurs. Le cinéaste observe avec un mélange de masochisme et d'honnêteté la place du metteur en scène dans cette troupe. Il est celui qu'on aime détester, et les répétitions du spectacle, tendues, difficiles, viennent témoigner avec force de la difficulté du travail théâtral, de la difficulté aussi de trouver sa place au sein d'un groupe aussi soudé. Le film est mille fois trop long, on s'ennuie souvent, surtout dans la dernière demi-heure qui tombe un peu dans l'inutile (plein de scènes redondantes, répétitives ou carrément hors-sujet, qui permettent certes à Honoré de filmer le charmant postérieur de ses acteurs masculins, mais qui ne servent à rien dans le film). Le fragile dispositif qu'il avait trouvé entre scènes documentaires de répétitions autour de Proust (magnifique travail au passage, qui montre combien le spectacle aurait été beau) et improvisations d'acteurs dans leur jus, explose sous le trop-plein : Honoré veut tout dire, tout montrer, et sort de son projet pour parler d'autres choses (le vieillissement des acteurs, leur solitude, leur sensibilité), ce qui allonge le film au-delà des 2h20 alors qu'1h20 aurait suffi. Mais dans ses meilleurs moments, il touche à quelque chose d'essentiel, de juste, concernant le théâtre, le groupe, le travail sur le texte. Rien que pour ça, on salue ce film juste et émouvant, fait en passant mais très prenant.

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