9782021483048,0-7430587Il faut croire qu’Édouard Louis ne parviendra jamais à se sortir de cette obsession concernant ses origines et sa façon de s'en désolidariser. Après déjà 4 ou 5 livres sur le sujet, il revient cette année encore, avec un livre un peu plus conséquent, sur  la lente métamorphose qui l'a vu passer d'Eddy Bellegueule, petit adolescent à survet, inculte, mal dans sa peau, sans envergure, né dans une famille ras les pâquerettes, à Edouard Louis, normalien, intello fréquentant le gotha, homo assumant sa sexualité, érudit et parisien. Et une fois encore, la précision et la justesse qu'il met dans ce récit édifiant sont remarquables, et font de ce livre un témoignage haletant et sidérant. Il faut dire que le destin du compère n'est pas commun : toute sa vie est marquée par cette volonté coûte que coûte de changer, de se sortir du milieu de son enfance dans lequel il ne se sent pas du tout inclus. Le père raciste et anti-intello, la mère soumise et limitée, les moqueries des camarades de classe qui le ciblent tout de suite comme "pédé", la petite ville moyenne gangrénée par le manque d'ambition et les atavismes, tout s'oppose à sa sensibilité. Il faudra quelques rencontres marquantes pour que le jeune homme mal dans sa peau et exclu se transforme enfin en ce qu'il voulait ardemment devenir : un être intelligent et libre, côtoyant les plus beaux esprits, assumant ses désirs et loin de la médiocrité de son enfance. Un prof de théâtre, une ou deux bibliothécaires, et surtout une amie bourgeoise qui s'intéresse enfin à lui, et un philosophe partageant son expérience (Didier Eribon), seront les vecteurs de cette mue. Et puis aussi l'implacable volonté d’Édouard de se changer lui-même : la description de ses efforts pour se hisser dans la connaissance, des longues journées passées à lire des livres, lui qui n'en a jamais lus, de son travail pour changer de dentition, de voix, de vêtements, de manières de bouger son corps, tout ça est un témoignage vraiment bluffant du travail sur lui-même entrepris sur de nombreuses années. Et c'est payant : le petit gars quasi-analphabète devient en quelques années un bourgeois grand crin qui rentre à l'ENS, qui couche avec des grands patrons, qui dîne de caviar et vit au cœur de la capitale, tel un Rastignac moderne.

Mais au-delà de ce témoignage édifiant, qui vaut à lui seul la lecture de Changer : Méthode, le livre est aussi et surtout une réflexion sur la lutte des classes, sur la barrière infranchissable entre le prolo de la banlieue d'Amiens et l'arriviste parisien. Le fait que lui ait connu les deux côtés de la barrière le rend pertinent pour parler de cette injustice insupportable qui fait que l'un peut manger en une bouchée un plat qui coûterait 3 ans de salaire à l'autre, que l'autre peut annihiler toute la sensibilité de l'un sous prétexte qu'il est efféminé ou mauvais au foot. Encore une fois plein de colère, mais d'une colère cette fois plus rentrée, plus défaitiste, Louis renvoie dos à dos les deux systèmes, celui des dirigeants, celui des soumis, et se place lui-même à l'intersection des deux, un peu interloqué, un peu amusé aussi par l'ambivalence de son statut (il peut aller un soir dans le plus grand resto de Paris et n'avoir pas de quoi le lendemain payer son dentiste). On ne sait si l'on doit être plus exaspéré par la bêtise des prolos ou par la supériorité méprisante des nantis. On admire sincèrement ce jeune homme qui a fait du changement de lui-même un but dans sa vie, qui est parvenu là où il voulait être par la seule force de sa volonté ; mais on se dit aussi que pour un Edouard Louis il doit y avoir des milliers de destins brisés, de gens brimés, de pauvres vies... Et d’ailleurs, dans l'épilogue très triste de ce livre, Louis reconnaît que, malgré sa "réussite", ses meilleurs souvenirs sont désormais ceux de son enfance, alors qu'il a passé sa vie à vouloir la fuir. Ce récit se lit comme un roman à suspense, grâce au style rapide et vif, grâce à cette façon de raconter qui ne se perd jamais dans la digression, grâce à cette sensibilité constante et cette faculté à l'auto-critique, grâce à cette justesse totale dans l'autoportrait. On bouffe ce livre, frappé par ce destin hors norme et pourtant tristement banal, par ce malheur en marche qui finit aujourd’hui par revêtir une forme de bonheur. Décidément, Louis est un grand écrivain politique. Reste à savoir si, quand il se sera enfin décidé à lâcher son histoire personnelle pour se tourner vers des sujets plus vastes, il continuera à être talentueux. En tout cas, tel quel, voilà un livre passionnant.