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Sous ce beau titre (tiré d'une phrase de L’Étranger de Camus) se cache un film non moins magnifique, qui m'a vraiment cueilli par surprise. J'avais déjà vu et apprécié A dark dark Man du même Yerzhanov, mais l'avais trouvé un peu facile, un peu trop cool pour être honnête. Avec La Tendre Indifférence du monde, le gars trouve le ton exactement juste, entre farce absurde, mélodrame bouleversant et comédie pince-sans-rire : une vraie réussite, oui, débarrassée des gadgets de mise en scène de son polar de 2020, et qui, en prenant son temps, en adoptant ce rythme comme privé d'énergie qui fait la marque de ce cinéaste (ainsi que de Kaurismäki ou de Kitano, avec lesquels la filiation est évidente), finit par vous bouleverser.

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C'est donc sous l'égide de Camus que Yerzhanov place son film, et d'entrée de jeu cette référence s'impose : nous voici dans un monde privé de Dieu, et rendu donc absurde de fait. Saltanat, après le suicide de son père, est condamnée à aller se vendre à un vieil oncle à la ville, pour pouvoir éponger les dettes de sa famille. Elle part la mort dans l'âme, mais est accompagnée par Kuandyk, son amoureux secret, qui va prendre cette chère enfant sous son aile et, à force d'audace et de déraison, parvenir à faire survivre le couple. Mais ça ne va pas, on s'en doute, sans quelques difficultés : Kuandyk met un doigt, puis le bras entier, dans un réseau mafieux, contre lequel il ne peut pas sortir vainqueur. D'un point de départ presque drôle, avec ce petit Pied Nickelé qui parvient à se tirer de tous les périls grâce à son inconscience, on glisse peu à peu dans le drame et dans l'implacabilité du destin : chez Camus, on le sait, tout se paye, et l'absurdité du monde se transforme en indifférence de celui-ci envers les êtres humains. Et surtout ceux d’entre eux qui sont les plus innocents ; le couple central, symbole d'une ruralité édénique et d'une innocence perdue, vont être au centre d'un système de corruption infâme, où les parents peuvent prostituer leurs enfants, où tout se monnaye, où chacun spolie chacun dans l'indifférence complète de tous. Pas très gai, vous le voyez, et pourtant jamais Yerzhanov ne se laisse aller à la plainte ou à l’indignation facile. Au contraire : il use d'un ton extraordinairement léger pour raconter tout ça.

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La mise en scène fait toute la différence entre ce film et une de ces thèses spéciale "Dossiers de l’Écran" dont nous abreuvent trop souvent les productions Pier Import actuels. A grands coups de plans longs, mis à distance par des plans d'ensemble cadrés subtilement, les personnages évoluent dans un monde esthétiquement très beau, où le vice est caché. En surface, c'est rigoureux mais gai, coloré ; en profondeur, laid et désespérant. Le film ose l'humour, mais un humour froid, absurde : la scène de bagarre entre le héros et les mafieux qui veulent lui faire la peau est dérisoire, décalée, très drôle et pourtant effrayante et déréalisée. C'est comme si le film était une comédie métaphysique, un essai glaçant sur l'inanité des choses qui prendrait l'allure d'un polar trépidant. La peinture est également très présente dans le film, et ce n'est pas un hasard si on découvre dans la composition des plans un esprit hyper-graphique, mathématique, qui le rend vraiment magnifique à regarder, et une rareté de dialogues qui le rend très simple. Un très beau film, discret et simple mais gentiment poignant : Gols vous le conseille ardemment.