9782374912158,0-7416932La précieuse Mariette Navarro s'attaque au roman, après quelques textes aux frontières entre le récit et le théâtre, et ma satisfaction est totale. En passant du côté "mainstream" de la force, elle ne perd rien de son exigence formelle et de son ambition, soyons-lui en reconnaissants : Utramarins est bizarre, difficile, barré, poétique, contemporain et exigeant, autant d'adjectifs qui ont déserté depuis belle lurette les rayons des librairies. La dame écrit ici un roman de SF, ou un roman fantastique, ou une fable, enfin un machin qui pose concrètement la question de la place de la machine au sein de l'humanité, propose quelques fantômes inquiétants et n'oublie pas au passage de déployer tout une thématique de l’Étranger, de la transmission et de l'héritage. Bref, on en a pour son argent, le tout en 140 pages de pur style, chargées en adjectifs et en rythmes de phrases étranges. Le sujet : les marins d'un cargo s'accordent un bain de mer avec l'assentiment de la capitaine du bateau : pour une fois, elle a cédé à leur demande. Mais après un épisode étrange dans lequel les gusses ont l'impression d'être perdus, après qu'ils sont remontés sur le rafiot, on s'aperçoit qu'un marin de plus est à compter. Un trouble s'installe peu à peu, représenté par une brume qui enveloppe le bateau, et par une propension incompréhensible d'icelui à se piloter lui-même, à devenir un organisme indépendant et organique. Notre brave capitaine arrivera-t-elle à conserver son autorité et sa raison au sein de cette série d'événements absurdes, elle dont on apprend qu'elle est la fille d'un marin mort fou dans des conditions proches ?

On le voit, il y a du Carpenter et du Ballard dans cette histoire de bateau qui s'émancipe de son pilote, dans cette parenthèse de temps parallèle dans lequel est plongé cet équipage, dans l'effroi de ce passager clandestin muet et insaisissable. Étonnant de voir Navarro s'engager sur ces routes-là, et proposer de façon aussi pertinente une histoire prenante et inquiétante. Mais la trame ne constitue absolument pas le seul intérêt du livre : on aime particulièrement cette écriture qui semble nous faire éprouver concrètement, physiquement, le grand vide du monde, le risque de se promener au bord d'un vertige dont on frôle les abysses. La capitaine perd pied dans ce monde qui a subitement vrillé, et son autorité sans faille, son flair légendaire, sont tout à coup questionnés, son passé refaisant surface pour dévoiler les failles qu'elle enferme en elle-même. Le bateau, très bel espace à la fois mécanique et charnel, minéral et sanguin, devient un lieu où les corps sont confrontés à leur propre nature : on s'évanouit, on enlace les sols, on se dénude, on retrouve ses émotions sexuelles au contact de ces machines, simplement parce qu'on a plongé dans une mystérieuse brume, simplement parce que le temps s'est arrêté. Voilà donc un texte étrange, parfois un peu trop ardu dans son déroulé mais toujours fort et tenu, qui nous parle différemment de notre triste condition d'être humain dans un monde de machineries. Autant dire qu'il n'aura pas le Goncourt.