9782330153908,0-7471286Pleine Terre a ceci de particulier sur les autres bouquins de la rentrée que j'ai essayés cet été : je suis allé jusqu'au bout. C'est à peu près la seule différence avec ses contemporains littéraires, puisque, sinon, il n'est pas plus intéressant, ni moins, que les autres. La sage et scolaire Corinne Royer tire la langue et nous sert sa rédaction de bonne élève de l'année, sous la forme d'un récit indigné sur le statut de paysan dans notre siècle de profit et de mondialisation accélérée. Elle nous raconte en effet les aventures de Jacques Bonhomme, brave éleveur qui sombre peu à peu sous les obligations bureaucratiques des inspecteurs sanitaires : un retard de déclaration de veaux, et la spirale est enclenchée, notre gars s'enfonçant de plus en plus dans un imbroglio de paperasse qui finit par l'achever. Il part donc en cavale après avoir accompli un geste qu'on devine fatal, et que nous sommes invités à découvrir peu à peu, au gré de ce roman qui narre aussi bien les avanies et humiliations qu'il a dû subir que le récit de sa fuite. Un chapitre sur deux, les témoins de sa déchéance parlent ; un chapitre sur deux, on suit cette cavale dans les bois et on attend patiemment le dénouement, qui sera terrible.

Bon, c'est tout à l’honneur de Royer que de parler au nom de ces sans-voix, premières victimes des productions de masse, des obligations de rentabilité, de l'injonction au bio couplée à l'injonction au rendement, de la déshumanisation de notre bonne vieille Europe. Son combat est noble, son personnage exemplaire de ces paysans inadaptés et ensevelis sous les taches administratives, sa colère sincère, son contexte crédible : on croit à la ferme familiale (d'autant plus qu'elle s'appelle les Combettes), au voisin gentil (d'autant qu'il s'appelle le père Baptiste), aux divers épisodes de la chute de Jacques, à son subit sentiment de liberté enfin retrouvée lors de sa cavale, à la véracité de ce personnage et de sa vie. Le gros souci, c'est l'écriture, qui fait de la convention et de l'idée reçue le sine qua non de son existence. A chaque fois que Royer commence une phrase, on la termine les yeux fermés, tant cette écriture (pas le sujet, l'écriture elle-même) est une suite de clichés littéraires usés jusqu'à l'os. Sur une telle trame, on pouvait espérer que Royer trouve une nouvelle manière d'écrire, de nous parler de ce monde qui lui tient visiblement à cœur, de nous transmettre cet humanisme qui semble l'habiter : là, elle écrit strictement comme les 1200 autres bouquins sur le sujet, avec sa bonne dose de formules attendues sur la nature et les animaux, avec ses recettes éculées et son imagerie surfaite de la campagne. Du coup, on finit par n'être qu'énervé par ce style d'un manque d'imagination total, par cette suite de formules toutes faites, prêtes à l'emploi, qu'on dirait tirées d'un réservoir de mots-clés sur la ruralité. Le seul truc qui nous surprend vraiment, c'est la conjugaison vue par Royer du verbe ouvrir ("Les volets s'ouvrèrent", à l'avant-dernière page), c'est dire. Un bouquin pour rien, comme 511 romans de la rentrée littéraire (qui en compte 521).