napoleon_1927_08_0

Commémorations oblige, il nous fallait bien nous aussi jeter un œil à cette fameuse épopée napoléonienne. Quoi de mieux que ce film considéré comme le sine qua non du sujet, le big projet d'un Abel Gance alors en pleine possession de ses moyens (et en pleines possessions économiques tout de go), fresque monumentale aux 10000 figurants, certes parcellaire (le film s'arrête lors de la campagne d'Italie, et Gance n'a jamais pu tourner la suite, mais enfin on a quand même là 5h30 de bobine) mais suffisante. Vous aurez beau coller tous les adjectifs les plus grandiloquents là-dessus, ils seront encore en-dessous de la vérité : Napoléon, c'est du cinéma puissance 1000, un sens du spectacle extraordinaire, et un goût de la démesure faisant honneur au gars, qui ne recule devant aucune innovation pour vous en mettre plein les mirettes et vous convaincre de la grandeur de son modèle. On en sort lessivé, mais persuadé que Napo fut un des super-héros de l'ère moderne : qu'il dirige les grandes batailles, échange des regards énamourés avec sa belle Joséphine, prenne la parole au Sénat ou chevauche sa monture, il est toujours immense, surpuissant, grandiose, parce que, les enfants, il est : LA FRANCE. Et faut pas plaisanter avec le concept ; d'où, d'ailleurs, la tronche de moine rigoriste d'Albert Dieudonné, qui tend à prouver que Bonaparte n'était pas un grand boute-en-train et ne rigolait que quand il se brûlait (ou quand l'ennemi tombait). Une vision iconique du personnage, certes, loin des critiques d'aujourd'hui, mais doté ici d'un tel panache qu'on ne peut qu'applaudir avec lui chaque petit événement de son éloquente existence.

Napoléon d'Abel Gance - Pathé Consortium Cinéma - Société Générale de Films - DR

Déjà, voyez la première séquence : Napoléon, enfant, est déjà un petit génie en puissance puisque, lors d'une bataille de boules de neige déjà montée comme bientôt les grands déplacements d'armées, il arrive à user d'une ruse implacable pour venir à bout des deux garnements (affreux gnomes, chapeau au responsable de casting). C'est l'introduction de son existence : le gars était déjà un stratège, et on ne pourra rien changer à son destin. Le montage, hallucinant, est déjà un modèle d'invention et de beauté : plans courts qui s’enchainent en staccato, plans larges proches d'un Brueghel, Gance semble avoir tout compris de la grammaire du cinéma, et tente tout avec un égal bonheur. On perd Bonaparte de vue ensuite une petite heure pour voir se dérouler la Révolution française : invention de la Marseillaise, tractations plus ou moins félonnes de Danton, Marat (un Antonin Artaud déjà hyper allumé) et Robespierre, eux aussi traités en figures solennelles : rien à dire, on a l'impression d'avoir vécu la période, tant Gance envoie les canons pour parler de ces personnages bigger than life. Certes, c'est lent, et il lui faut environ 3000 plans, tous bien entendu chargés en figurants rougeauds et en sans-culotte braillards, pour montrer l'importance de La Marseillaise ou l'avènement de la Terreur ; on aimerait parfois que le bougre découpe un peu plus, et on retrouve ici la méfiance de Gance envers l'inutile : tous les plans se valent chez lui, il les garde tous, d'où, c'est vrai, des séquences très longues.

napoleon-gance-large3b

Ceci dit, à l'intérieur de ces vastes tableaux chargés, il y a toujours le petit détail parlant, la petite idée qui dope le personnage : la plupart des intertitres portent la mention "Historique", comme pour prouver que tout ce qui est raconté, aussi invraisemblable que ça puisse paraître, est authentique. Mais dans le détail, le gars s'autorise tous les excès formels pour rendre le personnage encore plus immense et prédestiné qu'il l'était. Par exemple, l'autorité innée de Napoléon, son destin d'Aigle parmi les pigeons, son génie de la tactique militaire, ses aspects prophétiques, son amour immodéré pour l'ordre face aux débordements de la Révolution : tout est mis en scène de façon toujours inventive, visuelle, ici par un jeu d'ombre, là par une idée de montage, ailleurs par des surimpressions... La musique, florilège de symphonies de Beethoven ou de Prokofiev tonitruantes, aident par ailleurs au côté grandiloquent. Le film, au milieu des grandes campagnes guerrières du sieur, sait d'ailleurs à certains moments se faire plus léger, notamment dans tout ce qui concerne Joséphine et le caractère autiste de Bonaparte quand il s'agit de traquer la gorette. On se marre bien à voir notre gars demeurer muet pendant deux heures à côté de sa belle, alors qu'il mène à la baguette n'importe quelle armée de gueux. Bon, plein de grands moments là-dedans, au milieu d'un film certes parfois un peu ennuyeux ou pesant : la plus belle partie est la dernière, où Gance utilise son fameux procédé de triple écran. Là, franchement, le travail est superbe, et il utilise son écran super large en maître absolu : Napo au milieu entouré de cieux, immenses armées déployées sur des mètres d'écran, scènes en miroir d'un écran à l'autre, c'est franchement d'une puissance extraordinaire. N'allongeons pas cette chronique outre mesure et reconnaissons les choses : Napoléon est formellement une tuerie, un spectacle extraordinaire, même si historiquement on tique devant ces démonstrations d'héroïsme un peu schématiques. Un classique éternel, bien entendu.

rv-597219