9782330153878,0-7471288Beauté de l'inutile. Les deux personnages inventés par Laurent Nunez sont d'autant plus attachants que leur domaine de recherche ne semble concerner qu'une niche de vieux spécialistes un peu chelous (un peu comme Shang avec Hal Hartley). Etienne Choulier et Stefán Meinhof ont en effet décidé de vouer leur vie, leur travail, leurs efforts à une seule et unique chose : être les inventeurs d'un nouveau concept dans le domaine de la grammaire, amener enfin du sang neuf dans cette vénérable discipline. Ils décident donc d'investir une austère demeure campagnarde et de consacrer leurs journées à la réflexion, afin de pondre la théorie révolutionnaire qui changera l'histoire de la grammaire. Le souci est que leur exil colle avec les dates de la deuxième guerre mondiale ; les deux bougres vont complètement passer à côté, et se rendre compte au jour de leur avènement (car théories nouvelles il y aura bel et bien) que le monde a explosé sans qu'ils s'en rendent compte, et que la grammaire peut être chose futile à l'heure où Rome brûle.

Il y a un petit côté Bouvard et Pécuchet chez ces deux chercheurs obsédés par leurs domaines et par leur soif de succès. Mais des Bouvard et Pécuchet qui réussissent : l'un et l'autre vont en effet inventer une nouvelle théorie, l'un sur l’énonciation de l'heure, l'autre sur les connotations sexuelles cachées au sein de la langue. Ces découvertes vont bouleverser leurs vies et faire valser leur amitié indéfectible  : la jalousie, les injustices de la société à cette époque troublée, la rancœur et la joute amoureuse avec la servante travaillant chez eux fera de ces deux âmes-soeur des rivaux, et on est désolé de voir un telle osmose, une telle entente dans un domaine ardu (un peu comme Shang et moi dans notre amour de Toshiro Mifune) se terminer ainsi dans la rancune et la colère rentrée. C'est peut-être surtout de ça que Nunez a voulu parler : d'une amitié unique, ce côté "parce que c'était lui parce que c'était moi" de ce duo improbable. Dans une posture presque aussi allumée que ses héros, Nunez écrit discrètement, mais de toute évidence passionné lui aussi par ces concepts grammaticaux abscons. On sent, comme chez Choulier et Meinhof, une sorte d'inadaptation au monde chez cet auteur pas tout à fait de ce temps, monomaniaque et fasciné par la pureté de ses personnages. Mais on voit aussi dans ce roman une réflexion modeste autour de la beauté de la recherche pour la recherche : au milieu du chaos, nos deux zigues pèsent le pour et le contre de leurs minuscules théories, obnubilés par des choses dont le monde n'a rien à foutre. Mais c'est ça qui est beau et qui leur confère un aspect humain au milieu du marasme. Un petit livre enlevé et plaisant, intelligent et touchant, écrit dans une belle langue classique et discrète, bah moi je dis, c'est toujours bon à prendre.