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Il faut désormais aller vers les petits sentiers buissonniers pour trouver un peu de grain à moudre quand on aime le cinéma fantastique. Et sentier buissonnier il y a ici, puisque les frères Boukherma, pour leur premier film, tentent le tout pour le tout dans l'originalité : ancrer une histoire de loup-garou pur jus dans la ruralité française, tenter le mix entre Bruno Dumont et John Landis, faire débarquer la politique, le campus movie, le gore et le trouble identitaire et sexuel dans la campagne profonde, avec ses vaches, ses fêtes patronales, ses monuments aux morts et ses fanfares. La sauce prend avec un brio inattendu : on est gentiment cueilli par ce film, aussi ironique que sérieux, aussi bien réalisé dans les règles de l'art de l'épouvante que pratiquant un ton décalé et hilare qui marque des points. Première scène : une commémoration ringarde, la Marseillaise jouée faux, des gendarmes patachons qui s'ennuient, un maire rubicond, on se demande bien ce qu'on vient faire dans cet épisode volé au P'tit Quinquin. Mais très vite, un personnage se dégage : Teddy, petit punk de village au doigt d'honneur facile, en rupture de ban, petite bombe impure au milieu de cet univers antique. On va suivre son aventure étrange, consistant à se transformer, dès la pleine lune venue, en monstre meurtrier ; après s'être fait mordre par une bête, il se change effectivement en loup-garou, et la trahison de sa copine, l'opposition constante de la population à son endroit, la rivalité de son blond camarade et la drague éhontée de sa directrice de stage ne vont rien faire pour enrayer la colère qui le gagne en même temps que mute son corps. Teddy change, est terrorisé par le changement en même temps que ravi par lui, devient un homme, et ça passe chez lui par une soif de meurtre et de sang irrépressible.

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L'aspect rigolard du film n'empêche pas les Boukherma de filmer et d'écrire avec beaucoup de sérieux. Le film est remarquable dans sa mise en scène, et répond en tous points au cahier des charges du film de loup-garou. Métaphore sur la métamorphose de l'adolescent en adulte, allégorie sur la puissance sexuelle, thème du paria à la société, tous les thèmes y sont, et traités très joliment par les deux bougres, qui ont trouvé en cet acteur intrigant, Anthony Bajon, un interprète à la hauteur du rôle : d'un naturel déconcertant, il dynamite par sa drôlerie et ses comportements imprévisibles chaque scène un peu fonctionnelle, transformant le film en une suite de surprises assez fendardes. On est plus interloqué par le ton général que par des gags proprement dits. Mais au final, ce n'est pas l'humour qui reste : c'est cette douce émotion qui naît peu à peu de la relation houleuse entre Teddy et sa copine, et qui aboutit à la tragédie finale. Parce qu'il a cru à l'amour éternel, Teddy est condamné à rester un paria, à devenir un monstre. Et sa transformation peut être lue surtout comme un débordement d'amour en même temps que comme une déclaration de mépris à l'égard de cette classe sociale qui l'exclut. Quand la scène-climax advient, un carnage qui fait immédiatement penser au Bataclan, et qui assume complètement son amour du sang et du gore, on comprend bien qu'on ne joue plus : Teddy est devenu un vrai film romantique, gothique, torturé, ce que la mise en scène lyrique vient confirmer. On a beaucoup ri, certes, notamment aux bonnes vannes du héros et aux rapports avec son oncle adoptif ; mais on a surtout appris à éprouver les affres de l'adolescence, ce qui n'est pas rien. Teddy est une excellente surprise, un machin fait de bric et de broc original, irrévérencieux, profond et complètement amoureux du genre. Satisfaction totale.

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