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L'ami Gols ayant quelque peu jeté l'éponge sur la lecture de ce journal quotidien chevillardesque, je décidai ce beau matin de prendre la suite (après les corneilles, un blaireau, je suis fidèle). Nous ne dirions point que nous avions hâte de voir comment l'auteur s'était dépatouillé du confinement (ce n'est déjà plus d'actualité, ma bonne dame) mais on présumait tout de même chez notre écrivain fétiche une certaine capacité à voir les choses de façon quelque peu originale et drôle. Et il l'est. Alors oui, peut-être que certaines phrases sont un peu moins travaillées que naguère, peut-être que l'emploi en début de phrase d'une conjonction de coordination inattendue ne fait plus son petit effet, peut-être que les répétitions sont parfois un peu faciles (ces marathons de lecture de l'autofictif, mouais... ceci dit toute évocation destructrice d'Eric-Emmanuel Schmitt demeure quant à elle à se tordre : c'est de l'acharnement, oui, et ça le mérite...), n'empêche qu'il y a encore pas mal de petites sentences joliment troussées qui m'ont poussé à bêtement m'esclaffer. Chevillard continue de parler à outrance des animaux sauvages, sources d'inspiration éternelles et infinies (le pangolin et la chauve-souris ont forcément ici tous les honneurs), de ses filles, de ping-pong (les deux avec amour), de fin du monde, de littérature (les deux avec fatalisme), de succès littéraires éblouissants (pas les siens) ou encore aime à jouer avec art sur les mots, leur double sens, etc... Il a parfois l'inspiration d'une vie ou doit parfois se contenter d'un gentil petit pet l'âme qui arrache un léger rictus. Comme cette lecture est pour le moins décousue, on ne peut résister au final à un petit panel des meilleurs "punchlines littéraires" du sieur. Chevillard, quels que soient les domaines, parvient toujours à trouver l'angle de vue ultime. Qu'il s'agisse d'écologie et d'art de vivre ("Il n'y a plus de poisson dans les rivières. Le pêcheur à la ligne n'est plus importuné par le brochet, la truite ou l'ablette qui naguère mordaient à l'hameçon. Il peut se consacrer entièrement à son art."), de la mort ("Au terme d'une existence terne, réglée, ennuyeuse, il demanda à être incinéré. Au moins, expliqua-t-il, aurais-je brûlé ma vie par un bout".), de la maladie ("Brume... ou plutôt brrr... rhume".), de poésie ("L'écrivain qui campe le décor se prépare-t-il à dormir à la belle étoile ?), de la mort bis ("- Je te laisserai fermer l'autre, me dit-il dans un dernier souffle./Puis il me fit un clin d'œil et mourut."), de prix littéraire - j'en ris encore, spéciale dédicace pour G. M. ("Le plus navrant dans cette affaire du père Preynat, coupable d'abus sexuels sur une centaine de scouts, c'est qu'il ne se soit pas donné la peine d'écrire un livre. C'était pourtant le Renaudot assuré... !"), de poésie bis ("La beauté sur certains visages c'est comme un baume que l'on voudrait pouvoir étaler autour sur toute chose de ce monde blessé d'une caresse de la main".), de sport ("J'ai commencé doucement, par le ping-pong.  Puis je me suis mis au badminton. J'ai poursuivi avec le tennis. Et là, je viens d'acheter un glaive".), de covid littéraire ("La distanciation sociale, les gestes barrières, il y a bien longtemps que mes livres défendent ces sages principes. Et j'en veux pour preuve qu'il y a toujours entre deux de mes lecteurs une distance saine et hygiénique de plusieurs centaines de kilomètres".), de problème sociétal moderne ("Le télétravail ne convient pas à tous les corps de métier. Ainsi ce forgeron confiné qui pour s'y mettre à déjà démoli cinq ordinateurs à coups de masse".) ou encore de philosophie pointue ("- En quoi consiste votre métier ? / - A m'élargir et assouplir suffisamment l'anus à l'aide de plugs afin que s'y puisse introduire une queue énorme. Et vous ? / - Bôh, on fait tous à peu près le même boulot."), il a le don pour toucher du doigt (en trouvant les mots) les petits points sensibles de notre existence. Et on l'en remercie forcément en ces temps de disette artistique. (Ça revient, ça revient et comble de joie, je pourrai sans doute me rendre à la fin du moins prochain à quelques séances shimizuesques post-cinémathèques au palais de Tokyo. Gloire à)