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Décidément pas manchot, le Ladislas, surtout secondé ici par son épouse Irène : donnez-lui trois bouts d'élastique, un bouchon et un vieux Kleenex, le gars vous reconstitue aussi sec la bataille de Roncevaux avec tous ses soldats. Il s'attaque en cette belle année 1937 au premier long-métrage d'animation en volume (il sera grillé au poteau par un Gulliver soviétique), en adaptant Le Roman de Renart, le livre médiéval qui fit la joie de tous les enfants non encore connectés des années 70. Techniquement, il faut bien le dire, le résultat est éblouissant, et on est très loin des balbutiements des King-Kong et autres Monde perdu : Starewitch est non seulement un maitre dans l'animation des marionnettes, mais la technique d'image-par-image est ici millimétrée et fascinante. Dans le détail, les personnage de cette épopée sont parfaits : leurs costumes, leurs mimiques, leur caractère, tout est pensé avec minutie et entrain, et jamais on ne prend notre gars en défaut. Chacun a sa personnalité, chacun son petit détail marrant, et Starewitch confère à ce monde a priori statique de mannequins une vie trépidante. Le film est en effet hautement spectaculaire, accumulant les moments de bravoure, pour culminer avec un épisode dantesque : une attaque du château du renard par toute une armée d'animaux. Ça se fracasse, ça hurle, ça assiège, ça s'assomme, ça lance des armes de guerre, bref ça se bat avec 20000 figurants, et la puissance de vision des cinéastes est telle qu'on y croit toujours, que ces petits tableaux certainement réalisés sur une table de 2 mètres de long semblent prendre place sur des kilomètres-carrés. Le montage intrépide, la variation de plans, les audaces de mise en scène (des travellings sidérants) participent à la véracité de la chose, mais c'est surtout la minutie des personnages et des situations qui emporte le morceau : quand un âne ramasse un coup de masse dans la tronche, je vous promets qu'on y croit.

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Starewitch sait magnifiquement donner une atmosphère médiévale à ses tableaux, dans les costumes élaborés patiemment à la main, dans le bestiaire, dans le ton même. On connaît tous ces histoires maintes fois racontées de loup qui se prend la queue dans la glace ou de renard tombé au fond du puits, mais les réalisateurs parviennent à leur donner un souffle nouveau. Définitivement convaincus que la noirceur fait partie de l'imaginaire enfantin, ils dopent la violence de certaines séquences (le loup se fait littéralement massacrer par les paysans), noircissent le tableau en traitant la morale comme un vieux chiffon (malgré les clins d’œil, on est loin de La Fontaine), et construisent un univers visuel très contrasté, qui ne refuse pas la laideur quand elle est nécessaire. Ils connaissent parfaitement leur sujet, et savent que ces récits du Moyen-Âge ne vont pas sans la grivoiserie (les amours clandestines entre un chat un peu "Tino Rossi" et la reine), sans la brutalité, sans une certaine part de monstruosité : elle est là, dans ces marionnettes rendues très vivantes (on voit même leur respiration) et du coup un peu inquiétantes, encore plus que dans les histoires souvent morbides qui sont racontées. Mais par-delà cette étrangeté revendiquée et précieuse, Starewitch sait conférer un humour irrésistible à son film, et on n'oubliera pas de sitôt les minuscules détails qui sont disposés comme en marge des trames principales, comme ces lapins cul-bénits qui brament des cantiques, ou ce chat tout cabossé, ou cette chanson de bataille des ânes. Il en rajoute d'ailleurs en trouvant l'anachronisme, dans les voix (peut-être le seul défaut du film : c'est très vieilli) ou dans le décalage (un règlement de compte loup-renard commenté comme un match de boxe télévisé). En tout cas, on est sidéré par la richesse des images et par la beauté de la technique : une merveille.

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