9782021312546,0-7172538Edouard Louis n'en finit pas d'en finir avec Eddy Bellegueule, pour paraphraser le titre de son premier livre : après son autoportrait douloureux en prolo qui s'émancipe de sa classe sociale, après le portrait de son père "tué" par la politique capitaliste de son pays, voici aujourd'hui un livre qui porte sur sa mère, sûrement le personnage le plus effacé de la famille. A partir d'une photo retrouvée où il la voit sourire, ce qu'elle n'a pas fait pendant toute l'enfance d'Edouard, le gars retrace avec souffrance et indignation le destin pathétique de cette femme soumise et passive, complètement asservie à son mari (brutal et alcoolo), mal aimée et mal aimante, freinée dans toutes ses envies et ses passions par une vie d'épouse et de mère qui a complètement enseveli son caractère... avant de retrouver un second souffle après son divorce. A travers ce personnage tristement normal, Louis veut bien sûr écarter le débat aux autres femmes, et nous donner un texte féministe sur l'asservissement de toutes ces femmes de la génération précédente à leurs hommes, le poids de la société pesant sur leurs épaules, les obligations de leur statut de mères les annihilant complètement. Et il y réussit plus souvent qu'à son tour : on retrouve avec bonheur la prose directe, combative, frontale, colérique de cet auteur qui, en trois courts livres, est parvenu à offrir un portrait cohérent de cette génération (nos parents), de cette classe (les ouvriers), en pénétrant intimement dans la chair des gens qui l'ont élevé. La chronique est acide, parfois même insupportable tant elle est juste dans la compréhension de ces petits caractères sans envergure, de ces mille a priori qui fondent une existence, de ces habitudes ataviques qu'on ne remet même plus en question... Le portrait de sa mère n'est jamais angélique : c'est une femme dure, sans grande intelligence, qui a sûrement brimé l'auteur dans ses élans de culture, dans son homosexualité, dans sa soif de s'émanciper ; elle s'est soumise volontairement à son homme et à sa classe ; elle a mis un temps infini à relever la tête et à trouver sa liberté. Mais c'est un portrait profondément empathique : Louis comprend sa mère parce qu'il comprend "ces gens-là", et son texte, extraordinairement nuancé, en restitue en quelques pages (le livre est court, un peu trop, comme toujours chez Edouard Louis) toutes les facettes de ce personnage. Profondément ancré dans notre monde, il accuse aussi bien sa mère elle-même que le système politique, social, philosophique dans lequel elle est embringuée, et là aussi il frappe juste et touche les bonnes cibles. Dans la fin du texte, il se montre assez lumineux (et il ne nous a pas habitués à ça), montrant une femme qui s'accepte enfin, qui, un peu comme lui-même à une époque, commence à s'émanciper un peu ; et ça fait du bien, parce qu'on avait finalement fini,  par s'attacher à ce personnage pourtant plein d’ambiguïté et de contradictions. Un beau texte, qui constitue un troisième chapitre tout aussi passionnant à la longue introspection d'Edouard Louis commencée en 2014.