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Le regard de Wiseman se teinte cette fois-ci de philosophie, et ça lui va plutôt bien au teint. Non pas qu'il se la pète, vous connaissez le bonhomme, ni qu'il change particulièrement son style. Mais on peut voir dans cette cuvée 1988 un peu plus que ce que son cinéma objectif met d'habitude. A priori, du viril, du sans pitié, du binaire : on assiste à la formation de quelques jeunes triés sur le volet pour l'utilisation de la bombe atomique, ni plus ni moins. La pression sur les épaules de nos bleus est assez forte : ils seront les derniers remparts de la solution finale, leurs gestes se doivent d'être réfléchis et précis, leur obéissance se doit d'être totale, leur responsabilité se doit d'être diluée... Dès le départ, le discours d'accueil annonce la couleur : à Nuremberg, comment les anciens tortionnaires nazis se sont défendus ? en disant qu'ils ne faisaient qu'obéir aux ordres. Eh ben ça va être pareil... enfin, non, pas comme les nazis hein... mais pareil... enfin, il faut que vous soyez conscient de votre responsabilité mais en même temps, hein, il faut obéir aux ordres, vous êtes au service du gars qui sait, faut pas l'oublier... Un discours assez brumeux, qui revient sur le fameux principe de la responsabilité collective et du libre-arbitre. Bon, nos jeunes recrues semblent assez tétanisées.

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Ensuite le film, fidèle au style de Wiseman, décrit par le menu les différentes formations, les cours, les entraînements, les mises en situation auxquels nos gars sont confrontés. Dans l'ombre se tient le fameux jour J, celui qui décidera peut-être du geste fatal. En attendant, ils apprennent les codes et les protocoles compliqués, observent la valse des petites loupiotes qui clignotent sur leur tableau de bord compliqué, apprennent à transmettre les ordres sans frémir. Ce qui est fascinant, c'est de voir comment la machine se met en place et tend à remplacer l'humain pour éviter, justement, la responsabilité. Chaque geste doit être doublé par une autre équipe, par un autre partenaire : c'est une mesure de sécurité, certes, pour éviter un coup de folie, mais c'est surtout une manière de délayer les prises de décision dans un ensemble plus collectif, de dissoudre l'individu dans le groupe. Questions que l'appareil militaire n'évacue pas : on voit autant les cours techniques que les cours de réflexion philosophiques, on sent que des leçons ont été tirées du passé (les anecdotes sur un militaire fou au Vitenam ou sur une bombe déclenchée pour un regard mal compris font froid dans le dos). Dans cette image crayeuse qui n'a guère changé en 30 ans de métier, Wiseman rend une nouvelle fois compte à la fois d'un certain sens de l'ordre et d'une folie furieuse cachée dans la société américaine : tout est logique, ordonné, luxe, calme et volupté, mais tout est là pour dissimuler un profond chaos dans le fond, une obsession de la protection et du meurtre. Bien sûr, on pense à Docteur Folamour, et ces militaires semblent y penser eux aussi, tant ils sont scrupuleux sur le protocole, désireux d'éviter un coup de tête individuel qui ferait s'effondrer les bases de la civilisation. Et finalement, dans ce dernier discours prononcé par un vétéran, on termine aussi triste que dans le film de Kubrick : il importe avant tout de montrer à l'Ennemi (comprendre le soviétique, le fin du fin de l'homme à abattre dans ces années-là) que s'il bouge un petit doigt contre nous, on a 200 fois les moyens de l'écraser comme une merde. C'est ça, la diplomatie, les enfants, bon Noël. Un film qui vous fera peut-être faire deux trois cauchemars cette nuit...

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