9782072835964,0-7002561Encore une fois, un premier roman renvoie sans vergogne tous les auteurs installés du moment à leurs études, ce qui montre bien qu'il faudrait interdire aux auteurs d'écrire plus d'un seul livre... Qu'est-ce que vous voulez, il y a plus de littérature dans une seule phrase de Vuong que dans l’œuvre complète de Marie Ndiaye ou de Eric-Emmanuel Schmitt, et infiniment plus d’urgence, de nécessité, de travail sur la langue. Le jeune homme y contemple dans une posture à la fois émerveillée et terrorisée la complexité de ses origines et de son identité. Né d'une mère vietnamienne, devenu américain, il se considère définitivement comme un être issu de la guerre, comme s'il était une émanation bancale des événements, entre la culture américaine héritée de son grand-père et celle du Viet-Nâm encore hyper pressante (voire oppressante) portée par une mère qui n'a jamais vraiment quitté son pays. Ajoutez à cela une homosexualité née dans la douleur, par un premier amour idyllique mais saccagé très tôt, et une âme de poète dans un monde où ça n'est pas vraiment à la mode, et vous obtiendrez ce caractère unique, fait de pulsions violentes, d'inspirations macabres, et en même temps d'une douceur ravageuse. Le roman de Vuong est une adresse à la mère, à laquelle il va tout balancer, des reproches sur la violence dont il fut victime, un amour immodéré pour elle et sa grand-mère, ses premiers émois amoureux, sa fragilité, ses questionnements sur son identité, dans un style d'une crudité toute nue, à l'os, qui éblouit proprement.

L'écriture est une affaire sérieuse pour Vuong. La langue (en l’occurrence anglaise) est le vecteur de son expression, sa seule façon de communiquer, son affirmation de soi. C'est pourquoi il la pratique avec un sens minutieux du mot choisi, de la bonne expression, quitte à tordre ses phrases jusqu'à l'abstraction, quitte à ce que certaines ne soient que des impressions et non plus des éléments sémantiques. Il y a dans ces passages hyper sensibles que sont la scène d'amour dans un champ de blé, les "souvenirs" de guerre qui strient littéralement la page, les conversations étranges avec la mère, les passages de drogue avec l'amant Trevor, quelque chose qui vous saute aux yeux, par cette puissance incroyable d'écriture, par cette incarnation directe de la phrase. A cheval entre la tradition américaine du récit et une poésie sensorielle presque rimbaldienne pour ce qui est du style, entre le livre de souvenir et le manifeste contemporain pour ce qui est du fond, Vuong mène la barque de son histoire en maître absolu de la construction, très au fait de ce que tel mot ou telle tournure vont faire dans l'esprit de son lecteur, en trait direct. Il nous happe en un mot dans une prose complexe, raffinée, sophistiquée, qui traite la sacro-sainte chronologie en élément secondaire, qui préfère privilégier des "instants", des pulsions, des impressions, des bribes de souvenirs, des détails sensoriels d'une acuité extraordinaire. Et c'est magnifique. Ce qu'on appelle la grâce, sûrement...