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Je ne sais pas trop ce qui m'a pris, franchement, de vouloir revoir ce film tout d'académisme qui a des airs de pensum arty branchouille (mais branchouille années 90). En tout cas, vous me retrouvez exsangue, écrasé littéralement sous le style pompier de Kieslowski, enseveli sous la musique solennelle de Zbigniew Preisner, effondré sous les mines concernées de Juliette Binoche, en un mot en demande d'air comme c'est pas possible. Trois couleurs : Bleu est un film comme il serait totalement impossible d'en faire aujourd'hui, et il fallait bien l'aura de génie de son auteur pour arriver à la produire dans ces années-là. Qu'on juge de la légèreté de la trame à ces quelques lignes : la femme d'un compositeur de génie tente de se relever après la mort de celui-ci, et celle aussi de leur fille, dans un accident de voiture. Elle essaye d'achever la symphonie qu'il a laissée à l'état de brouillon, découvre l'existence d'une maîtresse, tombe dans les bras de son secrétaire, et passe ses journées à la piscine pour se tremper, genre, dans le liquide purificateur vecteur de résilience (poil à la panse). Le tout dans une atmosphère bleue, donc, chaque petit objet, chaque lumière, chaque décor, chaque costume étant imbibé de cette couleur qui déborde de partout, comme dans une vieille pub pour Volvic. Vous avouerez qu'on voit mieux, comme occasion de s'éclater. Kieslowski ne cherche pas à s'éclater : il veut nous prouver qu'il est le grand cinéaste actuel, n'a pas le temps de rire, et enfonce peu à peu son spectateur sous un déluge de plans signifiants, de symboles lourds comme une mauvaise choucroute et de scènes tragiques chargées de musiques lourdingue et de motifs allégoriques.

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En charge donc de ce rôle injouable : la Binoche, qui n'était pas des plus inspirées à l'époque, candidate idéale pour l'emploi. Elle tire la gueule, de bonnes grosses larmes coulent sur ses fraîches joues, et le reste du temps elle semble se réveiller d'une longue sieste. Omniprésente à l'écran, elle a en charge de représenter La Douleur (elle est filmée comme une icône), la fragilité de la vie (une souris qui accouche dans sa maison et c'est tout son univers qui bascule) puis la guérison (le dernier plan la voit esquisser un début de commencement de sourire, avant que Kieslowski ne coupe). Le film est entièrement centré sur son actrice, dans un mélange de portrait de Binoche elle-même et de dévotion à ce personnage judéo-chrétien. Le pire en tout cas, au-delà de l'actrice peu inspirée, au-delà de la musique teutonne de Preisner, au-delà de l'écriture soulignée qui transforme chaque séquence en moment ineffable et à double sens, c'est la mise en scène de Kieslowski, pris en flagrant délit de mythomanie. Convaincu de sa grandeur, le bougre nous assène ses plans ensevelis derrière des filtres bleus, ses cadrages tordus, ses flous artistiques sans sens, ses profondeurs de champ trop chouettoss, ses visages pris avec douze-mille objets en amorce, et on est très vite assommé. Quelques scènes émergent pourtant du magma pubesque, qui font entrevoir le cinéaste inspiré qu'a pu être le gars : les scènes avec Benoit Régent, par exemple, cultivent un humour inattendu ; le personnage du jeune témoin de l'accident, qui rappelle l'ange du Décalogue ; ou la musique toute simple d'un joueur de flûte dans la rue. Mais ça ne suffit pas : voilà un pudding bien lourdaud.

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