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Si vous vous passionnez pour les infimes différences entre l'évangile de Luc et celui de Matthieu, si vous vous réveillez la nuit pour jauger la pertinence du Bien dans la guerre, si le fait que le Christ soit représentable en peinture constitue une part importante de votre existence, alors précipitez-vous sur Malmkrog, qui en 3h20 de temps fera en gros le tour de ces questions, ainsi que d'une dizaine d'autres tout aussi exaltantes. Après, il ne faut pas exclure la possibilité que vous vous en foutiez ; mais dans ce cas-là, vous trouverez quand même un plaisir certain à observer la mise en scène diabolique que Puiu déploie pour filmer ça, et la grande rigueur straubienne qu'il utilise avec audace. On ne va pas se le cacher : ça n'est pas le film le plus rock'n roll de l'année. Mais pour plus de radicalisme, il faudra aussi se lever tôt. Mon côté protestant a fonctionné pour le coup à plein régime, et je suis ressorti assez soufflé par l'esthétique étrange du film, par son exigence et par ses visions qui ne sont pas sans évoquer le Tarkovski du Sacrifice.

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Nous sommes dans une immense demeure aristocratique du début du XXème siècle. S'y rencontrent cinq personnages aux identités et aux liens flous, grands propriétaires russes qui passent leur temps à discuter et à ratiociner sur la religion, la morale, la guerre, et sur de minuscules points de détails concernant les évangiles. Discussions souvent vaines, puisqu'elles ne semblent finalement être là que pour le plaisir de la discussion, leur degré d'abstraction dépassant bien souvent le simple échange d'opinion : on parle pour parler, pour la joute intellectuelle, même si ces combats d'idées virent plus souvent qu'à leur tour à la vexation, à l'humiliation, à la domination pure et simple. Deux hommes, trois femmes, presque trois générations qui parlent à l'infini de concepts fumeux et abstraits, au milieu d'un ballet silencieux de valets et de servantes traités avec le mépris nécessaire par ces aristos à l'ancienne. Car par-delà les discussions infinies, c'est bien à un monde qui meurt qu'on assiste là, celui d'une bourgeoisie usée, fatiguée d'exister à l'aube de la guerre, tournant à vide, n'échangeant plus que pour répondre à une tradition séculière du débat intellectuel mais déjà à moitié morbide. On suit certes plus ou moins ces débats, qui ne manquent pas d’intérêt parfois, d'autant qu'ils sont respectés dans leur longueur et leur rythme, mais on s'intéresse plutôt aux rapports de force (qui domine qui ? qui est dans l'erreur ? qui est de mauvaise foi) entre hommes et femmes, entre vieux et jeunes, entre maîtres et valets.

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Pour exprimer cette tension, Puiu choisit une mise en scène toute de rigueur : très longs plans, parfois plans-séquences, fixes et hyper codés ; disposition mathématique des acteurs dans le cadre, si bien que leur place semble dessiner les lignes de force exprimées dans les dialogues ; traitement du texte très minimaliste, qui fait qu'on retient même les petits trous de mémoire ou les bafouillements des comédiens ; champs contre-champs spectaculaires, montés au millimètre ; et au milieu de ce film très bavard, quelques séquences mystérieuses et remuantes, mettant en scène une engueulade entre valets, la maladie d'un vieil homme qui meurt en arrière-plan, ou de grandes plages de silence où soudain les personnages semblent se figer comme des statues de cire (qu'ils sont déjà). C'est un vrai plaisir pour l’œil, d'autant que techniquement le film est parfait (photo, lumière, décor, costumes, rare musique). Alors, oui, c'est froid comme la mort, parfois trop expérimental pour marcher vraiment, assez chiant ça et là ; mais l'audace du film finit par emporter notre adhésion, et on rentre dans cette atmosphère morbide et mathématique, où chacun est enfermé dans un dispositif de mise en scène étouffant, où tout, dès le départ, semble voué à la mort. Exigentissime, mais très joli.

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