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En général, quand un cinéaste dit qu'il a mis trente ans à faire un film, que c'est le projet de sa vie, etc., c'est qu'on va avoir droit au plus mauvais film du dit cinéaste. C'est pas tout à fait le cas avec le nouveau Fincher, pusiqu'il a déjà fait Fight Club et Panic Room, mais tout de même : nous voilà avec Mank dans le cinéma de convention le plus conventionnel, dans le biopic académique aux yeux plus grand que le ventre, dans le projet grand crin où tout est parfaitement ripoliné... et du coup dans l'ennui total, le type, à force de faire du clinquant, oubliant de raconter quoi que ce soit de profond. On a l'impression que Fincher ramène de l'âge d'or d'Hollywood une succession de faits superficiels, une imagerie surfaite et elle-même très hollywoodienne, et qu'il ne parvient à en rendre qu'une série de scènes convenues qui ne font qu'effleurer le sujet. Les vrais thèmes, les mystères du génie, la solitude de l'artiste dans un monde de divertissement, la nécessaire trahison de l'auteur quand il se pique d'écrire sur les gens qu'il connaît, tout ça passe à la trappe pour laisser place à la seule chose qui intéresse vraiment Fincher : sa propre grandeur, qu'il regarde avec un orgueil pénible.

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Le sujet était beau pourtant : comment Herman Mankiewicz, auteur alcoolo, cynique, prêt à mourir pour un bon mot, de gauche et totalement inadapté au milieu conservateur d'Hollywood, est arrivé à pondre pour Orson Welles le scénario miraculeux qui a donné Citizen Kane ? Comment cet ami de William Hearst et de Marion Davies a pu ainsi les trahir dans un portrait à charge ? Comment un ennemi du capitalisme sauvage a réussi à écrire un brûlot anti-capitaliste au sein du capitalisme ? C'est Gary Oldman, maquillé comme le Joker, qui interprète cette sorte d'Oscar Wilde du cinéma, et s'il le fait avec une belle conviction et un poil de cabotinage, il le fait également avec tous les clichés que le scénario de Fincher père lui impose : c'est bien sûr l'éternelle construction de personnage 'achement balèze qui devrait lui valoir l'Oscar, il fait super bien le mec bourré et rempli de failles, on s'en fout mais il est pas mal. Comme le sont d'ailleurs tous les acteurs, compétents et dirigés avec poigne, mais marionnettes elles aussi prisonnières d'un système scénaristique déjà exploré mille fois et qui les enferme sans rémission. Une petite préférence toutefois pour Charles Dance, le seul à donner à son personnage (Hearst) une vraie originalité au sein des conventions. Tout le monde y va de sa composition qu'on devine très documentée, tout le monde bosse très bien, et entre deux bâillements on peut voir qu'ils ne se sont pas épargnés. Même les absents sont super : le film est une avalanche de name-dropping en rafale, parce que ça fait toujours bien de citer telle star, ou tel producteur, ou tel homme historique, dans un scénario d'époque, quitte à n'en rapporter qu'un ou deux ragots pris dans la presse à scandale. Du vrai sujet, après tout ça, il ne reste rien : le film de Welles est expédié en une phrase clicheteuse ("vous avez écrit l'histoire d'un homme très seul, bravo"), on ne verra rien du processus d'écriture de Mankiewicz et de ses difficultés morales. Par contre on le verra beaucoup picoler et plonger les gens de la Haute dans l'embarras, parce que c'est comme ça qu'on a l'Oscar.

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Fincher enferme tout ça dans un dispositif aristocratique : chaque petite cuillère, chaque nœud papillon, chaque pneu de voiture, semblent le résultat de longues recherches documentaires, et tout sent la reconstitution à gros budget, jusque dans les mouvements de caméra, bien entendu irrésistiblement élégants et spectaculaires. Le fait est qu'on s'en fout, et même que le film a un côté visuel étonnamment moche : si le compère a voulu copier quelques figures de style de Welles, il a oublié au passage la profondeur de champ, qui est ici curieusement traitée, donnant à l'image un aspect artificiel, truqué. La qualité du film de Welles ne tenait pas qu'à quelques tours de passe-passe de petit malin, c'est un peu ce qui se fait sentir dans ce film qui veut en copier les effets mais sans feeling, sans nécessité. Tout comme il sème tout au long des clins d'oeil à quelques autres chefs d’œuvre (voyez l'audace : le gars aime Jules et Jim et Fenêtre sur Cour, c'teu sauvage) qui arrivent là comme un cheveu sur la soupe. Noir et blanc numérique affreux, tableaux en focale courte qui mettent tout "à plat", c'est pénible à regarder. Au bout des deux heures, on a juste envie de voir un film peut-être moins parfait, peut-être moins friqué, peut-être moins premier de la classe, mais qui aurait des choses à raconter et à faire éprouver. Mank est chiant comme la pluie et déjà démodé.

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