CVT_Nature-humaine_7501Alleluia, Joncour s'est remis au boulot après deux ou trois romans bâclés et franchement évitables. Nature humaine est enfin un peu plus sensible, plus réfléchi, plus ambitieux, et même s'il n'évite pas la catégorie "agréable lecture de dimanche soir", on ne peut que saluer l'entreprise. Le roman parle d'une transition, celle du début des années 80, dans le monde rural. Alexandre est un jeune fils d'agriculteurs bien implanté dans sa vaste ferme florissante du Lot ; tout le désigne pour reprendre le flambeau et continuer pépère son commerce prospère. Mais nous sommes donc au début de l'ère du capitalisme libéral intensif, les supermarchés ouvrent, les lois changent, et notre gars va bientôt devoir faire face à un dilemme, surtout sous la pression d'un projet d'autoroute traversant sa région : fuir le monde et s'enfermer dans sa campagne en boudant le progrès ? Suivre le mouvement en adaptant la ferme aux nouvelles technologies, quitte à se ruiner et à renier sa vision de la ruralité à l'ancienne ? Ou s'armer et lutter contre les investisseurs, en allant jusqu'à l'activisme ? Trois options que notre jeune gars doit peser en parallèle avec ses amours naissantes pour une jeune Est-Allemande et sa confrontation avec l'ancienne génération bien repliée sur ses acquis.

Ce qui touche le plus là-dedans, c'est le portrait d'une époque. Joncour est très crédible quand il brosse l'état d'une société au bord de basculer dans le fric et le profit, et la somme de détails historiques fait plaisir à lire : Mitterrand, le minitel, les premiers Mammouth, l'ouverture des frontières, l'Europe qui se construit peu à peu, tous ces éléments rendent pertinente l'histoire d'Alexandre, qui se développe dans un environnement pertinent. Les questions que se pose le héros ont sûrement dû être celles que se posaient les jeunes de l'époque, entre le choix d'une acceptation de la tradition ou celle du progrès, et les relations d'Alexandre avec ses trois soeurs illustrent subtilement ces dilemmes, lui qui choisit l'isolement malgré qu'il en ait, elles qui peu à peu quittent la ferme pour faire leur vie. De même, les rapports avec le voisin, vieux briscard des luttes sur le Larzac, sont pas mal dessinés. Tout l'aspect politique du livre, en quelque sorte, est valable, et on voit bien que Nature humaine s'inscrit dans une tendance assez à la mode depuis que Leurs enfants après eux a eu le Goncourt : scruter les transformations, physiques et morales, que la société actuelle imprime sur les corps et les âmes, utiliser la politique et le monde actuel comme vecteur romanesque. Joncour ne démérite pas dans le genre, et écrit un roman assez intéressant dans ce qu'il décrit de notre monde contemporain, désormais voué au libéralisme le plus brutal.

Le livre ne tient malheureusement pas toutes ses promesses, et Joncour butte encore et toujours sur les mêmes obstacles : l'écriture est floue, le livre trop long, les répétitions et les inutilités nombreuses, et dès qu'il sort de son programme purement social, il s'enfonce dans les clichés et les conventions. L'histoire d'amour entre Alexandre et son Allemande est très basique, et si Joncour est plutôt bon pour décrire les affres de la jeunesse face au progrès, il l'est moins pour décrire les petits atermoiements de l'âme amoureuse. On se moque assez vite de ce qui va advenir de ce couple, mais l'auteur non : il multiplie les chapitres sur le sujet, et se répète ad nauseam jusqu'à notre ennui profond. L'écriture est toujours un peu plate, manque de souffle, a du mal à sortir de la littérature confortable à la papa. Beau sujet, mais exécution faiblarde : on donnera cette fois-ci un satisfecit à cet auteur qu'on a souvent malmené dans ces pages, en souhaitant que le prochain soit le bon, il est sur la bonne voie (dirais-je avec un snobisme scandaleux).