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Comme toujours dans les docus de des Pallières, il ne faut pas s'attendre ici à une rétrospective des exactions de la police française lors des rafles de Juifs pendant la guerre, ni à un montage d'images d'archives édifiantes, ni même à des témoignages de rescapés des camps. En fait, il ne faut s'attendre à rien de ce qui fait normalement un documentaire historique, ce serait mal connaître le bonhomme. Pour évoquer cette terrible époque, le cinéaste préfère un ton mi-évocateur mi-philosophique, en tout cas 100% cinématographique, et préfère parler du présent, voire (comme le titre l'indique) de l'avenir. Le film est un essai songeur sur le temps, justement, s'appuyant sur une théorie scientifique mettant le déroulement horizontal du temps en question, et proposant d'inverser la chronologie, le futur s'avançant vers le passé. De cette théorie le film fait un bel exemple, en montrant d'abord le Drancy d'aujourd'hui, ce camp de concentration transformé désormais en cité HLM (baptisée assez ironiquement "Cité de la Muette"), et ces jeunes gens qui l'arpentent à la recherche d'un passé qui tend à s'effacer.

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Drancy Avenir est composé en trois périodes : la premère interroge justement ce funeste passé de Drancy, mais jamais en le montrant directement. A la manière de Lanzman finalement, des Pallières fabrique un écheveau d'évocations qui vient pallier à l'absence d'images concrètes. Des extraits de livres écrits par des rescapés ou des philosophes (Kafka, Delbo, Arendt), des bouts de films (dont Le Marchand de Venise, film inachevé de Welles), la conférence tourmentée d'un prof de philo lors d'un cours sur la violence et la Shoah : on dirait parfois du Godard dans l'aspect cut-up, dans la variété des sources, dans l'utilisation de la voix off et les brusques changements de ton. La tristesse infinie qui émane du témoignage de ce rescapé qui sent bien que son histoire devient de moins en moins nette et intéressante pour la jeune génération fait froid dans le dos. La deuxième période montre une étudiante qui s'intéresse à Drancy et à son histoire : là aussi, c'est un maelström d'impressions, de sons, de "sensations" presque, qui nous fait comprendre que le passé terrible de la ville est aujourd'hui recouvert par la vie moderne, cette cité dont les habitants ignorent bien souvent ce qui s'est réellement passé en ses lieux. Le son revêt toute son importance dans cette partie, surtout le décalage qu'il construit avec les images, plutôt apaisées et quotidiennes.

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Enfin, dernière période, peut-être la plus belle : des Pallières tente d'y trouver le point de jonction entre l'avenir et le passé, l'endroit où les deux ont fusionné pour devenir le présent. Là, on retrouve vraiment le cinéaste qu'on aime, celui capable d'évoquer par une simple image tout un concept, toute une théorie : ici, c'est un très long plan sur des wagons en gare de triage, qui évoque autant le paisible quotidien du Drancy moderne que les trains de la mort du Drancy ancien. Le récit fusionne avec celui du Coeur des Ténèbres de Conrad, parallèle pertinent, et on reconaît bien là la vision littéraire que pose le cinéaste sur le monde, cette façon de tout regarder par le prisme de la poésie et de la littérature. Un voyage dans la sauvagerie finalement, mais entrepris à l'envers, comme le bateau menant vers Kurtz. Des Pallières nous berce pendant 80 minutes dans un film douloureux et tourmenté, et réussit une nouvelle fois un voyage cinématographique hallucinant.