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Une vraie petite trouvaille qu'Arte nous extirpe avec cet Opera excessif, baroque et tonitruant, et pour peu que vous soyez dans l'humeur de vous taper une pure forme de cinéma, je ne peux que vous conseiller de vous ruer sur la chose. Visiblement échaudé par son éjection de la mise en scène d'un opéra, Argento s'est vengé avec ce film, sûrement le plus "opératique" de sa carrière, qui massacre allègrement plusieurs membres d'une troupe chargée de monter Macbeth. Un tueur sanguinaire hante effectivement les loges du théâtre, envoyant ad patres costumières, jeunes premiers, agents, metteurs en scène, dans des séances de torture tout à fait graphiques. Il semble obsédé par Betty, une chanteuse virtuose, qu'il oblige à assister à ses assassinats en la ligotant et en lui maintenant les yeux ouverts par un système d'aiguilles artisanal mais probant. C'est la plus grande idée du film : si elle cligne des yeux, les aiguilles lui trouent la paupière, symbole finalement du spectateur condamné à regarder ces meurtres horribles. On est donc piégé tout comme l'héroïne et on regarde.

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Et ce qu'il y a à regarder est une merveille. Les scènes de meurtres sont d'une invention et d'une virtuosité incroyables, Argento s'autorisant tous les effets pour rendre ces morts les plus spectaculaires possible. Le premier, par exemple, avec ce couteau qui passe au travers de la gorge d'un type pour ressortir par la bouche, ou la fabuleuse séquence où une balle de pistolet vient traverser une porte, l'oeil et la cervelle de la victime et exploser le téléphone qui aurait pu appeler du secours, sont bluffantes d'inspiration, morbides certes mais filmées avec brio. L'histoire est très conventionnelle si on a déjà vu du Argento, mais pour cette fois on est fasciné par son système, tellement rodé qu'il peut pousser un peu plus loin le pur formalisme de ses inventions et rendre au final un film uniquement graphique, débarrassé de tout scénario, de tout jeu d'acteur, pour se concentrer uniquement sur la forme. On ne cesse de s'enthousiasmer pour ces idées : même dans les scènes plus calmes, il sait parfaitement filmer une rampe d'escalier comme un long serpent, l'ambiance tendue d'une répétition en caméra subjective, ou une simple séquence faussement calme mais en fait tendue comme un string. Le scénario laisse rêveur tant il est con et invraisemblable, et l'héroïne, jouée par la pire actrice du siècle, réagit à ce qui lui arrive en dépit du bons sens. Mais on s'en fout complètement : ce qui importe, c'est le cinéma, la pureté des motifs, la beauté de la chose. Dans des lumières sursaturées, dans un écheveau de musiques très variées (de Verdi à du hard rock de bazar en passant par du Brian Eno), Argento organise son film comme un opéra en effet, avec ses excès, ses codes, ses conventions passées avec le public. Il pousse même le bouchon jusqu'à écrire un final en Suisse, dans les montagnes enneigées et les jolis paturages, pour une dernière scène magnifique : l'héroïne poursuivie une dernière fois par un meurtrier décidément invincible, juste deux personnes qui courent, la simplicité faite film (on pense à Massacre à la Tronçonneuse dans ce trait si limpide). Les références ne s'arrêtent pas là, puisqu'on a aussi de très belles séquences avec des corbeaux inquiétants, dont une qui a dû être coton à mettre en place, Hitchcock n'est jamais très loin avec Argento. Ce sont d'ailleurs les oiseaux qui auront le dernier mot, dénichant le coupable et grignotant amoureusement son globe oculaire, une merveille de gore rigolard. Argento a pu m'ennuyer parfois avec ses kitscheries et ses pensums psy lourdosses ; ici, il m'a enthousiasmé.

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