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Voilà un cinéma étrange et barré, à la fois comique et romantique, qui marque indéniablement des points pour peu que vous ayiez l'esprit aventureux et la tolérance au rang supérieur. On connaît le style inclassable de Green, cette façon de réinventer la langue française comme s'il s'agissait d'un territoire nouveau, le complet anachronisme de ses films, qui doivent autant aux lais du temps jadis qu'à une expérimentation bizarre et qu'aux légendes mythologiques. On est en plein là-dedans avec Le Pont des Arts, film dont on ne sait si on doit y réagir en se tapant le cul par terre ou en admirant le mélange d'ascèse et de fièvre qui s'en dégage.

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L'histoire est bête comme chou : on a d'un côté un étudiant en philo, Pascal, ennuyé dans son couple morne, hanté par des questionements métaphysiques ; de l'autre, une chanteuse lyrique, Sarah, géniale mais harcelée moralement par un chef de choeur baroque insupportable. Ces deux-là devraient être faits pour se rencontrer, mais voilà, tourmentée par le musicien, Sarah saute dans la Seine et se noie. Pascal va alors commencer une quête impossible : retouver la chanteuse par-delà la mort, pour qu'enfin leurs deux êtres, parce que c'était lui parce que c'était elle, accomplissent les promesses avortées de leur amour parfait. Une sorte de fable romantique, si vous voulez, une histoire d'Eurydice remixée en film cérébral des années 2000. S'ajoute à cette histoire parallèle le portrait (à charge) du petit monde intello parisien de la scène baroque, vagues tapettes pédophiles, petits despotes spécialisés, dandys au snobisme érigé en nature, etc. Au milieu de cette gabegie, la quête de Pascal, la pureté de Sarah (Natacha Régnier, carrément too much) sont les exceptions, ces deux innocents aux mains pleines jurant au milieu de la gabegie générale.

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Ce qui frappe forcément dans ce film, outre l'atmosphère très ouatée qui y règne, outre les excès de personnages (la Palme à Podalydès, proprement ahurissant en despote de la musique baroque, et ses "Eu-uuuuuu" sonores balancés toutes les trois répliques), outre le très étrange montage, c'est bien sûr la direction des acteurs : Green travaille leur texte comme une matière sonore édifiante, chaque liaison, même la plus improbable, est faite, chaque syllabe est entendue. Une manière de repositionner le français comme une langue classique, en quelque sorte, et c'est payant : on écoute ce texte à la fois hilare et fasciné par cette nouvelle façon de faire claquer les mots, de les transformer en musique. Cet écrin, qui peut faire penser au Rohmer de Perceval, colle parfaitement à l'aspect désuet du film, qui ne se cache pas d'être complètement anachronique dans la paysage du cinéma actuel. L'histoire très romantique, le milieu de la musique ancienne, les acteurs costumés comme des personnages de théâtre, les cadres sur les décors intérieurs très artificiels, et même la vision de Paris comme une ville grouillante d'intellectuels, tout date dans ce film, qui pourtant au final est d'une brûlante contemporanéité. On s'ennuie parfois, c'est vrai, on tombe souvent dans le ridicule, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que Green a un style, et que personne d'autre ne l'a.