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Il y a de l'idée dans cette adaptation du mythe d'Antigone dans la société contemporaine. En ces temps troublés de révolte tous azimuts, l'adolescente rebelle peut faire figure d'icône moderne, et devenir le symbole d'une jeunesse outragée qui en a marre de se faire piétiner. D'autant plus si elle est kabyle, immigrée et en proie à la misère sociale : son combat n'en sera que plus noble. Deraspe écrit donc une variation assez fidèle (jusqu'à l'anachronisme : les prénoms des héros n'ont pas été changé depuis Sophocle) qui veut faire du combat d'Antigone l'archétype de la non-obéissance sociale. La belle vient en effet d'essuyer une injustice flagrante : son frère Eteocle se fait descendre par les flics lors d'une scène de bavure, son second frère Polynice est en prison, sa grand-mère Ménécée est prête à accepter son triste sort, et sa soeur Ismène prône la raison ; c'en est trop pour Antigone : elle se rebelle, prend la place de son frère en prison et ne lâche rien, quitte à risquer une lourde condamnation. Une fronde que son entourage a du mal à expliquer mais qu'elle va transformer peu à peu en Révolte contre les injustices, le racisme, la misère sociale, les institutions, les ostracismes etc.

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Idée pertinente donc, et qui donne parfoir de belles séquences tout en émotion : lorsque Antigone prend la défense d'une jeune fille plus faible, quand le doute se lit sur son visage lors d'un épisode de procès plus troublant qu'un autre, quand elle se heurte frontalement à la passivité ou à la bêtsie des membres de sa famille, la rebelle prend des allures de sainte, et l'iconographie religieuse fleure souvent sur cette jolie comédienne. Mais Deraspe ne sait pas aller au bout de son film, et a une lecture un peu simpliste du mythe. Plutôt qu'un portrait de l'opposition ultime face au pouvoir, elle réduit le personnage à une rebelle face à ceux qui veulent s'en prendre à sa famille, érigeant celle-ci (la famille) en but ultime de son combat et en nec plus ultra de la beauté de la vie. L'Antigone antique ne lutte pas pour ses frères, elle lutte parce qu'elle lutte, parce que la lutte est nécessaire et éternelle. Celle de Deraspe a des ambitions beaucoup plus banales, plus attendues, et son combat en est franchement amoindri. Assa Traore, un des modèles possibles de ce personnage, n'est pas une Antigone, juste une fille révoltée par la mort de son frère ; ça ne suffit pas à créer un personnage de tragédie, ce que Deraspe ne semble pas voir. Les motivations contemporaines sont bien petites par rapport à celles des tragiques grecs, et notre réalisatrice passe à côté de la grandeur du texte de Sophocle dont elle s'inspire (même si d'autres auteurs sont cités, Anouilh ou Brecht par exemple).

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Et puis le film est beaucoup trop branquignolle pour compenser cette lecture simpliste. Pas faute d'essayer pourtant : Deraspe travaille sur le décrochage de sa trame, cherchant les respirations stylistiques au milieu de la tragédie. Mais ces illustrations un peu naïves, pas mal laborieuses, des réseaux sociaux et de la rapidité de transmission des infos, plongent le film dans un côté kitsch, adolescent, qui est bien dommageable à la partie plus dramatique. Comme si Deraspe avait voulu jouer sur deux tableaux, et qu'ils ne se rencontraient pas. D'autre part, l'interprétation est si inégale qu'on rigole plus souvent qu'autre chose devant ce jeu très sérieux et la solennité du sujet : pour une Nahéma Ricci pas si mal dans le rôle titre, fiévreuse et habitée, on doit se taper des seconds rôles amateurs franchement limités, Rawad El-Zein (Polynice) en tête. Un film vraiment bancal malgré les bonnes intentions de départ.