9782709665476,0-6813776On peut trouver que la Femme Occidentale a un peu tendance à pleurer sa mère ces temps-ci (et passer par la même occasion pour un immonde phallocrate) et qu'il serait bon qu'elle aille goûter aux joies de la condition féminine, au hasard, en Syrie pour se consoler rapidement. On peut aussi considérer que ses peines sont entendables, et que ce n'est pas parce qu'il y a plus malheureux ailleurs que les tourments de nos concitoyennes sont dénués d'intérêt. On ouvre donc ce premier livre avec les doutes et la bonne volonté de rigueur. Parce qu'on sait que Lisa Taddeo travaille ici sur les petites frustrations sentimentales de ses consoeurs, et qu'on a peur de la vacuité ; mais qu'on sait aussi qu'elle le fait avec sincérité et colère, et qu'on veut bien aller faire un tour dans la psyché féminine contemporaine. Trois cas, donc, que Taddeo a étudiés précisément : Maggie, étudiante mineure qui tombe raide dingue de son prof de 30 ans, et qui se fait ballader par monsieur jusqu'à la rupture sèche (la belle intentera un procès pour détournement au brave Mâle dominant) ; Lina, jeune femme mariée qui entretient une liaison torride avec son amour de jeunesse, lui aussi marié, et qui, de sms en sms, subit l'emprise perverse (et involontaire, sûrement) du gusse ; et Sloane, mariée à un homme dont le fantasme est de la voir baiser avec d'autres hommes face à lui, passion qui entraîne madame dans les tréfonds de la jalousie, de la culpabilité et de l'ambiguité... Trois cas donc que Taddeo regarde avec une réelle empathie, racontant en les entremêlant ces trois destins un peu minables, qui ont en commun une seule constatation : les femmes sont facilement manipulables, les hommes facilement bourreaux, la relation entre eux facilement orageuse.

Trois Femmes n'est pas un roman, mais le récit d'histoires vraies, et cette authenticité apparaît réellement dans le livre. Peu à peu, au cours du récit, on s'attache à ces trois filles cassées par le désir des hommes, touché tour à tour par une (Maggie et ses convictions que personne n'entend) puis par l'autre (Sloane aux prises avec une épouse trompée), pas toujours au même moment mais finalement par toutes. L'histoire de Lina est certainement la plus touchante, parce que plus proche de la "normalité" : son attachement à un mec peu aimant mais obnubilé par le sexe, et sa perte dans cette passion à sens unique, sporadique et malheureux, ont un goût de vrai absolument imparable. Le livre renvoie cruellement les hommes à leur pitoyable ego de baiseur forcené, et bien souvent le miroir qui nous est renvoyé n'est guère flatteur. Mais Taddeo évite pour autant le manichéisme, prenant acte des différences intrinsèques entre les sexes (de mémoire : "Quand un homme jouit, quelque chose se finit pour lui ; quelque chose commence alors pour la femme"), et reconnaissant que l'emprise des hommes sur les femmes est sûrement non-intentionnelle, juste le résultat de siècles d'asservissement consenti. Le portrait de l'âme féminine n'est d'ailleurs guère plus réjouissant : obsédées par l'amour, trop sentimentales, en quête de normalité, ces dames sont des victimes consentantes de leurs prédateurs, et ne se rendent compte que trop tard de ce qu'elles ont perdu dans leurs jeux dangereux. C'est énervant, oui, quand on est comme moi un brillant Mâle alpha respectueux des femmes (bêtes et à mini-jupes quand même, faut pas déconner), mais ça fait du bien aussi par où ça passe, et cette nécessaire accusation touche son but. Le souci, malheureusement, c'est que le livre, aussi juste soit-il, n'est pas très bien écrit (ou pas bien traduit) : confuse, valsant maladroitement avec les pronoms personnels, victime parfois de brusques baisses de régime ou de longs passages inutiles, prisonnière d'une fonctionnalité et d'une véracité qui la bloquent, l'écriture est souvent pénible. Ça n'empêche pas le fond d'être passionnant, et de nous présenter un quotidien féminin post-Weinstein tout à fait crédible. Salutaire.